(Supplément littéraire du dimanche)
LES LIVRES DE DEMAIN : Jean Lorrain
Il y a quelques mois, M. Georges Normandy a publié un Maupassant qui a obtenu un vif succès. Le Jean Lorrain qu'il nous donne aujourd'hui restitue de la façon la plus vivante la figure si originale de ce grand écrivain, et nous offre un tableau des plus pittoresques des milieux littéraires et artistiques, entre 1886 et 1906. Nous en détachons cet intéressant passage :
… Il pensait, déjà, ce qu'il écrivit un peu plus tard à Oscar Méténier (1) : "Le mal d'écrire est le pire des maux ; comme tous les vices, il coûte plus qu'il ne rapporte et rien ne saurait le guérir". Il cessa donc de perdre son temps en palabres et en beuveries, mena une vie de travail et d'expériences charnelles à la fois, travail désordonné, expériences précipitées, dépravations systématiques, étourderies physiques et mentales, curiosités de chair et d'esprit et non raffinements de volupté, caprices nés du hasard et sans lendemain. "J'aimerais assez supprimer … la personne après et j'ai toujours compris Cléopâtre faisant décapiter à l'aube l'heureux passant de la nuit : la sensation est délicieuse, mais les gestes si ridicules !" (2) Ce travail excessif et irrégulier, ces excès forcenés laissaient peu de temps au sommeil. Il rentrait souvent à l'aube, écoeuré, l'esprit vague, le corps exténué, ayant consumé trop de phosphore … Peu lui importait !
Relisant un jour ses poèmes de naguère, il constata que son registre aux feuillets encadrés de noir contenait la matière de deux recueils. Il n'hésita pas. Il fallait débuter en librairie … Par qui se faire présenter sinon par le grand éditeur des poèmes d'alors, Alphonse Lemerre — un compatriote ? Le jeune et grand Normand de la mer se rendit donc chez le subtil et gros Normand de la terre, passage Choiseul. Personne n'assista à l'entretien de ces deux hommes, mais ce que nous en savons permet de supposer qu'il fut aussi serré et aussi malicieux qu'une conversation d'affaires entre deux maquignons : très désintéressé comme il le fut toujours, mais limité dans ses possibilités budgétaires, Jean Lorrain sut utiliser ce qu'il avait appris sur les champs de foire cauchois. Lemerre se déclarait disposé à éditer le manuscrit intitulé Le Sang des Dieux moyennant quinze cents francs … payables par l'auteur, bien entendu ! Le poète répondit que "ça ne pouvait pas coûter aussi cher que ça", discuta — enfin se retira, ayant convenu avec son interlocuteur de faire imprimer le volume à ses frais et de choisir son imprimeur — ce qui lui coûta cinq cents francs chez Léon Echégut, du Havre, qui lui livra un bijou de typographie (la tête d'Orphée de Gustave Moreau y figurait en frontispice). Ce n'était pas un mauvais résultat, si l'on réfléchit qu'Alphonse Lemerre avait obtenu de François Coppée, lui-même, qu'il payât l'édition de ses premiers vers ! La vente du Sang des Dieux fut très modeste — naturellement —, mais ce début ne passa point inaperçu. C'était l'entrée immédiate dans la compagnie des dieux de l'Olympe du passage Choiseul : Leconte de Lisle, Théodore de Banville, Armand Silvestre, José-Maria de Heredia, Léon Cladel et surtout Barbey d'Aurevilly. Leconte de Lisle et J.-M. de Heredia s'intéressèrent à lui, l'accoutumant, écrivait-il un peu plus tard à Charles Buet, "plus aux bourrades qu'aux caresses" et le menant "rudement", "Leconte de Lisle (3) et Heredia", précise-t-il, "qui ont été les eus qui aient bien voulu s'occuper de moi".
Il travaille ferme, étudie le Paris du jour et de la nuit, des salons et des bas-fonds avec une inlassable activité, publie des vers remarqués dans plusieurs revues dont la plus sérieuse est la Jeune France, fondée par Albert Allénet, aux sommaires de laquelle s'étagent les noms d'Emmanuel des Essarts, de Paul Arène, de Jean Aicard, d'Ernest d'Hervilly, de François Coppée, d'André Lefèvre, de Tola Dorian, de Maurice Barrès, de Jules Claretie, d'Anatole France, de Maurice Rollinat : toutes les tendances et toute la fleur de la génération montante. Il met au point un second volume, La Forêt Bleue (qu'il voulut d'abord intituler Les Bois), et revoit Alphonse Lemerre qui maintient ses conditions et, comme la première fois, accepte celles du poète. L'imprimeur havrais Echégut composa une seconde brochure analogue au Sang des Dieux. Le frontispice n'était pas de Gustave Moreau, cette fois, mais de Sandro Botticelli — qui allait être tellement à la mode quelques années plus tard — l'admirable Primavera que Jean Lorrain devait si bien célébrer et dont il eut toujours la hantise.
Pendant que La Forêt Bleue s'imprimait, Jean Lorrain continuait à faire des entrées dans la ménagerie parisienne. Salons et hôtels meublés, rédactions et cafés, banlieues et bals populaires, il voulait tout voir, tout comprendre, tout ressentir.
Il n'aurait pu soutenir cérébralement et physiquement ce train d'enfer s'il n'avait eu recours à un excitant : l'éther.
Des baraques de la "zone" aux "garnos" suspects, des milieux littéraires aux assemblées de "guinches", du salon de la baronne de Poissy aux "petites héliogabaleries" crapuleuses, de "la Bastoche" et aux banlieues estivales auxquelles il va demander des aspirations poétiques, il voit tout, note tout, — et invente —, s'abandonnant fougueusement à tous les hasards, à toutes les formes, à toutes les suggestions de la vie.
(1) Lettre inédite.
(2) Lettre inédite à Charles Buet.
(3) C'est à Leconte de Lisle qu'il a dédié Le Sang des Dieux.
Georges Normandy