JEAN LORRAIN
 
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15 avril 1910 : Bruxelles. Au Théâtre de la Monnaie : "Eros vainqueur", conte lyrique Convertir en PDF Version imprimable
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LE MOIS MUSICAL : Notes sur des Notes

Bruxelles. Au Théâtre de la Monnaie : EROS VAINQUEUR, conte lyrique : Poème de JEAN LORRAIN ; Musique de PIERRE DE BREVILLE

Heureux le musicien qui, comme M. de Bréville, affronte les écueils du théâtre dans des conditions parfaitement favorables ; celles qui avec le concours d'artistes de choix, avec l'appui de directeurs zélés, joyeux de mettre leur expérience au service de son talent, avec, par conséquent, la certitude que les diverses opinions émises le seront en pleine connaissance de cause et qu'il n'interviendra entre le public et lui aucun malentendu, aucune équivoque funeste. Le succès d'Eros vainqueur rejaillit abondamment sur le théâtre de la Monnaie qui, en représentant cette œuvre de grande distinction et en y apportant un soin extrême, s'est honoré deux fois et a mérité la reconnaissance des artistes français. Ce qu'il convient de louer surtout, c'est l'exécution musicale : elle est presque irréprochable, elle s'effectue avec aisance, sans chocs, sans hasards, sans ce « flottement » redouté des compositeurs et qui engloutit des ouvrages entiers à la façon de marais stagnants. Une telle exécution est d'autant plus méritoire que la musique de M. de Bréville offre de grandes difficultés. Qui le croirait en écoutant Mlle Croiza, dont la belle voix chaude et souple pare et enveloppe le rôle d'Eros comme d'un manteau chatoyant ? ou Mlles Symiane et Dupré, si adroites chanteuses toutes deux, toutes deux si mélodieusement émues ? Qui, surtout, irait songer que le rôle d'Argine est difficile à l'entendre interpréter par Mlle Béral, une artiste remarquable dont l'aspect florissant et les formes éployées semblaient tout d'abord contraires à ce personnage, et qui, à force de talent, a fini par en faire une création profondément poétique ?

L'orchestre de la Monnaie, admirablement style par M. Sylvain Dupuis, a fait valoir dans toute leur minutie les finesses ardues, les sinuosités, les arabesques furtives, les entrelacs historiés et harmonieux qui composent le fin travail instrumental de M. de Bréville et l'assimilent un peu à certains encadrements de miniatures persanes ou, si l'on préfère, à ces « fonds vermiculés » sur lesquels, dans les riches tapis d'Orient, se détache de ci de là, en un relief discret, quelque ornement plus expressif ou plus coloré. Et si cet excellent orchestre n'a pas toujours atteint, dans les passages éclatants, à une puissance absolue, c'est de la faute de l'auteur qui, infiniment habile à combiner des sonorités rares et singulières, à recueillir dans une trame imperceptible les échos les plus secrets, les images les plus transitoires, à fixer d'un trait incisif et sûr des essaims capricieux de notes envolées, l'est peut-être moins quand il s'agit de faire chanter à pleine voix et dans un équilibre imposant tous les instruments réunis.

Quant à la mise en scène, elle est fort luxueuse et, malgré quelques fautes assez surprenantes, témoigne d'efforts particuliers et souvent heureux. — Mais n'est-il point temps de raconter le poème ? Oh ! je ne tenterai pas de le raconter en détail, ni d'énumérer les symboles qui peuvent s'y cacher — et s'y cacher quelquefois de façon telle qu'il n'est guère possible de les découvrir ! Je me bornerai à vous dire que c'est un assez joli conte dans le style allégorique de Burne-Jones ou de Swinburne et qui, par son caractère même, offrait au musicien un ample horizon de rêve, une vaste liberté d'inspiration.

LE LIVRET D'EROS VAINQUEUR :

En Illyrie, au temps de la Renaissance, dans un grand verger rose, trois princesses sont endormies. Eros, le « divin rôdeur » passe par le pays en quête d'aventures ; à travers une crevasse de la muraille, il aperçoit les belles dormeuses et, déguisé en jardinier, pénètre dans le clos en dépit des lansquenets qui veillent jour et nuit autour d'elles. (Car ce sont les filles du roi et nul ne doit les approcher.) La présence d'Eros les éveille ; il leur parle, il offre à chacune d'elles une fleur et, soudain, ces trois âmes virginales sont envahies par l'Amour. Ce premier acte a beaucoup plu et contient, certes, des choses exquises. Pourtant, ce n'est pas celui que je préfère. On l'a trouvé très « frais » ; il le serait davantage si l'incontestable fraîcheur de l'ambiance sonore y était égalée par celles des idées mélodiques. Mais M. de Bréville fait partie ou a longtemps fait partie d'une école qui, à force de mépriser la grâce, a fini par en désapprendre les secrets ; il arrive alors qu'un jour on la cherche et ne la rencontre plus. Je ne prétends pas dire que ce soit le cas de M. de Bréville, mais enfin ce n'est point dans les paysages simples et tendres qu'il excelle, ni même dans la fougue entraînante ; l'hymne que chante Eros aux trois princesses est banal, malgré son raffinement harmonique ; or, pour oser être banal, il faut certaines qualités, mettons certains défauts aimables que M. de Bréville serait sans doute fâché d'avoir et que n'a pas qui veut. Quoi qu'il en soit, ce premier acte n'est pas, selon moi, comparable au commencement du second, qui m'apparaît comme une véritable merveille d'invention et de goût. Dans une salle du palais, les trois princesses amoureuses assistent, indifférentes et lassées, à un concert mêlé de danses que leur donnent leurs servantes musiciennes. Je ne saurais vous donner une idée du subtil enchantement qui se dégage de ces rythmes étranges, de ces sonorités grêles et pourtant profondes, de ces chants mélancoliques, maniérés, douloureux et frivoles à la fois, de toute cette évocation si artiste, si complète et si mystérieuse. Si les instruments et les personnages d'un tableau de Giorgione se mettaient à revivre, ce ne pourrait être autrement. Et ce n'est pas du pastiche, c'est bien mieux que cela, c'est de l'incantation. Les princesses renvoient ces femmes importunes afin de penser librement à celui qui les a troublées pour jamais. Le charme se prolonge jusqu'au moment où, la nuit venue, elles s'étendent langoureusement sur un lit de repos ; le jour baissant, les premières lueurs nocturnes, les derniers bruits humains apportés par la brise, tout cet enveloppement crépusculaire a été rendu par M. de Bréville avec un bonheur exceptionnel, avec une intense poésie et les choristes de la Monnaie l'ont fidèlement secondé dans ce beau moment musical. Ici se place « le rêve des Princesses », c'est-à-dire un ballet où figurent Eros, les Muses, les Grâces, des faunes, des nymphes et dont on me dispensera de parler, car je serais obligé de déclarer qu'il m'a paru détestable, ou de confesser que je n'y ai rien compris, deux alternatives également pénibles et dont j'aimerais mieux choisir la seconde, parce que je ne puis me persuader que le même artiste qui a conçu et réalisé ce que je viens de décrire avec admiration ait pu imaginer quelque chose d'aussi incohérent, d'aussi cacophonique, d'aussi vague et, par instants d'aussi trivial que ce que j'ai cru entendre durant cet interminable ballet. Non, ce n'est pas possible, et c'est moi qui ai tort.

Soudain apparaît à la fenêtre Eros, souriant et radieux. D'une voix irrésistible, il appelle la princesse Tharsyle. Elle se lève, fascinée, va vers lui, et il l'emporte dans l'azur. Au même instant, des cris, des flambeaux percent la nuit et le silence : les lansquenets ont donné l'alarme. Le roi, les seigneurs, les serviteurs surviennent, le désarroi se répand partout ; les deux princesses étonnées, consternées en reconnaissant que leur sœur n'est plus auprès d'elles, tombent dans les bras l'une de l'autre en pleurant. Cette fin d'acte, d'un mouvement désordonné, rapide, fiévreux, dénote chez le compositeur un sens dramatique peu commun, fait regretter qu'il ait attendu si longtemps avant d'écrire pour le théâtre et permet d'espérer qu'il ne s'en tiendra pas là.

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Mais c'est dans le début du troisième acte, auquel j'avais hâte d'arriver, que M. de Bréville s'est élevé le plus haut et, j'oserai le dire, au-dessus de lui-même. Sur une tour du palais, Argine est couchée, mourante de langueur ; des trois princesses elle seule demeure, car Floriane a rejoint Tharsyle dans les bras d'Eros. On n'arrive pas à comprendre si elles sont mortes ou non — et d'ailleurs ce troisième acte est d'une insondable obscurité.

Ce qui importe, c'est qu'Argine se meurt, c'est qu'elle souffre, c'est qu'elle aspire à s'envoler, elle aussi, vers celui qu'elle adore. Et cela importe parce que M. de Bréville a su exprimer tout cela en un langage si noble, si pur et si poignant que dans le long monologue plaintif qui occupe à lui seul la moitié de l'acte, pas une note n'est à supprimer, tant l'accent en est constamment juste, puisé au fond même du cœur, tant la ligne mélodique du chant est perpétuellement belle, représentative, intéressante, tant la prosodie (bien supérieure ici à celle des autres actes — à laquelle pourtant on ne saurait rien reprocher) imite scrupuleusement, grâce au juste mépris des « temps forts », le discours parlé, les inflexions même de la vie.

On trouverait difficilement dans le théâtre moderne un fragment de musique sentimentale aussi émouvant que celui-là et, pour ma part, j'en ai ressenti avec tant de force l'attrait déchirant que je n'ai prêté qu'une attention insuffisante aux événements où se précipite le drame.

Je sais seulement qu'un guerrier masqué qui n'est autre qu'Eros (pourquoi masqué quand il pourrait changer de visage) assiège la ville, qu'il est tué par le roi (pourquoi ce dieu se laisse-t-il tuer?), qu'Argine pousse un cri parce qu'elle sent que c'est Eros qui meurt, mais qu'Eros apparaît néanmoins avec Tharsyle et Floriane, qu'à sa vue Argine, au comble du ravissement, expire, que son âme monte doucement vers Eros, vers le suprême vainqueur, tandis qu'une symphonie argentine s'égrène et se répand dans l'air, et que ce dénouement, s'il m'a dérouté, m'a paru être accompagné d'une musique tantôt solennelle, tantôt vibrante, en enfin suavement vaporeuse où j'ai pris plaisir, mais qui est loin d'égaler le monologue d'Argine, dont j'étais alors et dont je suis encore pénétré.

Comme on a pu le voir, je ne saurais dire qu'Eros vainqueur m'ait satisfait pleinement d'un bout à l'autre. Ce serait, du reste, une bien mauvaise recommandation pour cette œuvre auprès de ceux des amis et des condisciples de M. de Bréville, qui croient devoir dénier systématiquement toute espèce de compétence et de goût à quiconque n'est pas de leur bord et de leur clan, et pour ma part j'eusse été désolé que grâce à cette approbation totale, on eût pu me croire digne d'y être admis ! Mais j'espère avoir suffisamment montré la haute estime et, en deux endroits particuliers, l'admiration sincère que le talent de M. de Bréville a su m'imposer.

Reynaldo Hahn

Dernière mise à jour : ( 12-09-2011 )
 
 
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