CHRONIQUE
Art et Littérature
J'écoutais l'autre jour, dans ce salon de l'"Artistique" où nous vîmes, cette saison, tant de choses intéressantes, depuis le dîner de gala offert au maestro Giacomo Puccini jusqu'aux danses hindoues de Mme Mata-Hari, la conférence qu'y donnait M. Jean Lorrain à propos des oeuvres du peintre hollandais Van Welie qui y sont présentement exposées. Et l'heure passée là fut pour nous des plus attrayantes parce que, malgré les plaisirs divers dont notre ville abonde, ceux de cet ordre y sont encore relativement rares. Et le renom que M. Jean Lorrain a laissé s'attacher à lui de détracteur de la morale courante et de satiriste à la dent cruelle a pu lui attirer de fâcheuses animadversions : il n'en demeure pas moins un des analystes les plus subtils de l'âme contemporaine, et un des écrivains les plus originaux de l'heure présente.
Je le regardais parler, devant les portraits suspendus au mur qui avaient l'air de le considérer dans une sorte d'admiration de sa critique compréhensive et pénétrante, tandis qu'il tournait à la table où il était assis les feuillets de son manuscrit, en se ménageant de brèves pauses pour juger de l'effet produit sur l'élégant auditoire. Les femmes y étaient venues en grand nombre, curieuses de la parole publique d'un homme qui ne passe pas pour les porter sans son coeur. A-t-il eu à souffrir de la frivolité ou de la perfidie de Dalila ? — En tout cas, c'est de lui que l'Oenone de la tragédie pourrait dire, encore plus que du virginal Hippolyte :
Il a pour tout le sexe une haine fatale !
Et c'est aussi pourquoi, en raison de cet instinct de conquête qui pousse les femmes à essayer de leur vertu de séduction sur leurs plus irréductibles ennemis, elles s'étaient empressées ce jour-là autour de la table du conférencier. Il ne fut pas en reste de coquetterie avec elles. Il enveloppa ses malices à leur adresse de câlineries inusitées. Elles eurent l'air de ne pas comprendre les unes et d'être ravies des autres. Et quand il eut fini de parler, ce fut autour de lui un brouhaha flatteur de nos belles madames, aspirant chacune à l'honneur d'obtenir une tige de la gerbe d'iris noirs qu'il tenait à la main : heureuses enfin d'emporter un hommage de ce détracteur de leurs charmes. Une réconciliation, peut-être ...
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Le spectacle de ce flirt imprévu n'alla pas sans quelque piquant. Mais, à vrai dire, ce fut par des mérites plus sérieux que la causerie du conférencier mérita nos applaudissements. Si l'on sourit de l'habileté de ses précautions oratoires, on fut plus sensible aux échappées de vue qu'il nous ouvrit dans le domaine de l'art et de la poésie. Et sans doute les toiles de M. Van Welie ont droit à la haute estime des connaisseurs. Mais comme elles gagnèrent à être vues, par les yeux de nos profanes snobinettes, à travers l'atmosphère de poésie dont les enveloppa l'évocateur de l'
Ombre ardente !
Tandis qu'il parlait, entremêlant les traits malicieux et les mots qui ont qui ont la vertu d'emmener l'imagination en voyage, je me convainquais de plus en plus de cette vérité, à savoir que les choses, autour de nous, ne nous sont qu'un prétexte à nous jouer à nous-mêmes des sonates personnelles, et que leur valeur est beaucoup plus en nous qu'en elles. On a dit avec raison d'un livre qu'il a autant d'exemplaires qu'il a de lecteurs : ce qui signifie que le même exemplaire varie de substance, de richesse et de nuances selon le cerveau qui l'interprète. C'est le mot profond de Pascal : à mesure qu'on a plus d'esprit, on trouve que les autres en ont davantage — parce qu'on leur prête tout celui qu'on a ! Ce qui est vrai du livre l'est aussi de toute oeuvre d'art. Et le commentaire que fit M. Jean Lorrain des tableaux exposés ne fut que l'illustration de cette maxime. S'il est vrai qu'on ne prête qu'aux riches, les riches seuls aussi peuvent prêter.
Il se garda bien de tomber, devant un auditoire mondain, toujours un peu superficiel et tôt essoufflé, dans la critique technique et l'aride analyse. Il se borna à louer, de son peintre, à la fois portraitiste et évocateur de figures de légendes, la conscience du dessin, la pureté des lignes, le don d'émotion et le goût du symbole. Mais ce par quoi il gagna nos esprits, ce fut les clartés de rêve qu'il projeta sur son sujet. Ce fut encore les spéculations digressives où il nous entraîna à sa suite. Rien de plus fin, vraiment, que ce qu'il nous dit de l'art du portrait, de la peur de vieillir, et de la tristesse de l'âme moderne.
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Composer un portrait, violenter le secret d'une âme pour la faire apparaître et transparaître à fleur d'yeux et à fleur de lèvres, en fixer le mystère dans la pâte étalée, accommoder le masque à cette interprétation hasardeuse, quelle responsabilité pour le peintre physionomiste, quels risques pour le modèle observé ! Un portrait, disait le conférencier, c'est une manière de verdict que le modèle doit toujours redouter.
Et, poursuivant son idée, comme il avait raison d'ajouter qu'il n'est de portraits réellement intéressants que de vieillards et de femmes d'âge, ainsi que la prouva l'art des Velasquez et des Rembrandt ! Ceux d'êtres plus jeunes, en effet, peuvent être plus séduisants à l'oeil, mais ils plaisent pour ainsi dire d'une manière indépendante d'eux-mêmes, par la vertu de leur fraîcheur et du charme des fronts adolescents : tel, celui de ce Louis Botha junior, le fils du général boër, ou de cette jeune fille dont M. Van Welie a dessiné le profil aux trois crayons. Mais c'est dans les autres seuls, dans ces masques aux paupières lourdes ou aux traits ravagés, que le peintre peut nous faire connaître tout ce que son observation a retenu de la science et de la cruauté de la vie. Quelle planche d'anatomie et surtout de psychologie devient alors sa palette !
La cruauté de la vie ! il semble que ce soit une idée qui vienne obséder de sa hantise l'auteur de cette récente
Ellen affichée aux vitrines des libraires, maintenant qu'il incline lui-même au versant de l'âge et que, du haut du sommet de la cinquantaine, il voit s'allonger les ombres du soir de la vie. Comme il insistait, avec des paroles désenchantées, sur la peur de vieillir, dont il faisait l'âme de tel portrait ! Avec quels regards tournés en dedans de lui-même il citait le vers de la
Légende des Siècles :
Quand on est jeune, on a des matins triomphants.
Et ce soupir du biblique Booz devait lui vriller le coeur autant que la boutade que se permettait — à quatre-vingt ans ! — le toujours alerte Fontenelle, quand il écrivait de l'amour qu'il était le plus matinal des sentiments ...
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Et cet accent mélancolique s'alliait merveilleusement à ce qu'il nous disait de la partie symbolique des oeuvres de M. Van Welie, évocateur de ces figures de légendes, chargées par l'imagination des hommes, à travers les siècles, de tout le rayonnement charmant et fatal de l'amour,
Tristan et Yseult,
Paolo et Francesca de Rimini,
Aglavaine et Sélysette,
Ophélie,
Pelléas, et qu'il marqua d'un style personnel en les teintant de je ne sais quel désenchantement, caractéristique de la trop lasse âme moderne. La même atmosphère mystique semble flotter autour d'elles, que respirent les personnages de Maeterlinck. Et le tableau qu'il intitule
Rêve d'amour peut être considéré, en ce sens, comme le point culminant de sa manière.
Tous ces héros de la légende qu'il fait revivre à nos yeux, tous ces adolescents aux yeux ombrés de cernes couleur de la pulpe des pommes meurtries, qui demeurent pensifs dans la passivité accablée et résignée de leur attitude, nous connaissons bien la détresse qui émane de tout leur être, parce que nous l'avons vue sur des visages autour de nous, parce qu'elle est faite de spleen et de lassitude, d'ennui vague et de nostalgie, parce qu'elle est celle de tant de nos contemporains ! Et quand Tristan, et quand Paolo se penchent vers celles qu'ils aiment, consentant au baiser plus qu'ils ne le recherchent, la poète a raison de citer pour eux ce vers du
Beau Voyage d'Henry Bataille : "J'étais triste avant toi, pourquoi ?" ...
Vraiment, jamais amour plus chaste et plus dépouillé n'apparut comme dans le regard où ces couples échangent la vie profonde de leurs pensées, et où ils opposent la coalition silencieuse de leur étreinte aux forces aveugles de la vie qui pèsent sur eux. A les voir comme nous les a présentés le peintre, et après lui le conférencier, on comprend le mot du penseur : l'amour n'est peut-être que la pitié qu'éprouvent l'un pour l'autre des êtres que la musique et la poésie et le sentiment de toute beauté remplissent d'une tristesse infinie ...
"Je suis née ivre", dit une héroïne de roman dont la vie se passe dans le rêve. La tendre Yseult n'est-elle pas de cette race ? Et comme on comprend dès lors le geste
fraternel par lequel, dans le tableau de M. Van Welie, elle offre à Tristan la coupe incantatoire ! Mais n'était-ce pas un contraste de l'effet le plus piquant que de voir, l'autre jour, l'auteur du
Vice Errant et de
Monsieur de Phocas lever ses doigts chargés de bagues pour attirer l'attention de nos belles mondaines sur ces toiles, emblèmes de l'amour le plus épuré ?
Le Padovan*
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Pseudonyme de Paul Padovani