08 juillet 1906 : Causeries - Jean Lorrain
La Dépêche

CAUSERIES : Jean Lorrain

Encore un disparu de cet ancien Echo de Paris qui, deux lustres durant, associa dans ses colonnes les noms grands et petits de la littérature. Ce fut là que Jean Lorrain donna son meilleur ; car s'il est de ceux de qui l'on peut dire que le journal dévora le talent, ce n'est pas au journal qu'il convient de s'en prendre, mais à Jean Lorrain lui-même, improvisateur merveilleux, conteur en trois cents lignes, jamais plus, et qui de sa vie ne sut composer un livre.

Il y a des écrivains qui se traitent par la profondeur, d'autres par la dispersion. Je n'ai pas souvenance d'homme plus dispersé que l'était Jean Lorrain lorsque je le rencontrai voici treize ou quatorze ans. Grand et fort, la poitrine large, le maintien avantageux, il portait beau. Il eût porté plus beau encore si la recherche de sa mise n'eût visé à l'effet et s'il n'avait vainement contraint à une élégance de convention son roulement d'épaules et sa lourde mâchoire massive. Il avait, à fleur de tête, de grands yeux clairs qui s'avivaient, à l'occasion, d'une malice collégienne. Son visage était assez souriant pour se permettre des cheveux taillés en brosse. S'il les teignait au henné, c'était moins par coquetterie que par goût d'étrangeté, puisque, à trente-huit ans déjà, les femmes ayant cessé de le capter ― que les viriles apparences sont volontiers trompeuse ! ― il ne les suivait de l'œil que pour la ligne et pour la couleur.

Les hommes de lettres, dit-on, sont femmes par la prédominance de leurs nerfs ; Jean Lorrain avait vraiment, fourvoyée dans un corps d'homme, une âme féminine. Dans les bureaux de rédaction, il apportait un tour de médisance divertissant, médisance exempte d'envie et de haine, mais enrichie d'exagérations auxquelles il avait l'air de croire, afin d'avoir sujet de se récrier ensuite. Il avait toujours une histoire grasse à conter, une histoire de perversion que je ne tardais pas à retrouver dans un des ses Pall Mall Semaine.

Pour recueillir et colporter tant de nouvelles, il faut diablement aller, venir. Jean Lorrain allait, venait. Et c'étaient dans sa bouche des : « Comment ! vous n'avez pas vu ça ? Allez donc voir ça ! » Telle une Parisienne friande tous les les jours d'un joujou nouveau, la curiosité de Jean Lorrain ne connaissait pas la satiété. Du boudoir de la demi-mondaine, elle allait aux biceps des hercules de foire et aux tricots des canotiers en compagnie de qui certaines de ces dames prennent dans la banlieue, le dimanche, un bain de sentiment qui les lave des caresses intéressées de la semaine. Elle ne dédaignait pas les embrassements sur les fortifs, les lettres d'amour avec demande d'argent adressées à l'épargneuse et sentimentale cuisinière par le joli cœur qui l'exploite. Elle comptait les plis des chairs tombantes et faisandées chez « l'amoureuse jusqu'à la mort ». Elle suivait dans leur muet et morne sillage les impuissants de qui la dernière ressource est de frôler, dans les grands magasins, les jours d'exposition et de solde. Elle allait enfin à toutes les perversités du sentiment et de la peau.

Cela faisait dire de Jean Lorrain qu'il était vicieux. C'était le renom qu'il ambitionnait. Il se trouvera toujours des artistes hantés par la gloire de Pétrone. De cette façon-là, n'est pas vicieux qui veut. Car cette façon exige que tout en se complaisant dans la dépravation, on reste regardant devant elle. On y est beaucoup plus spectateur qu'acteur. On ne s'y encanaille pas ; on la savoure surtout par l'idée du plaisir qu'on va ressentir à la peindre. La perversité reste donc localisée dans le cerveau. Elle ne descend pas plus bas. Ou si d'aventure, une fois, elle s'y hasarde, c'est une expérience en vue de littérature. « Enfant ― écrit Jean Lorrain ― j'aimais déjà les joies coupables, aiguisées, affinées par l'attrait des choses défendues. » Ce travers de l'esprit, l'écrivain, dès ses premiers essais, dut s'aviser qu'à le cultiver cela ferait un jardin littéraire aussi productif que tel autre. Il s'y adonna d'autant plus que la nature de son talent le rivait à la sensation.

Littérairement parlant, Jean Lorrain était ainsi fait qu'il ne pouvait rien produire de personnel que sous le coup de fouet d'une sensation. La faculté de renouvellement que donne l'exercice de la pensée, il en était dépourvu. Force lui était d'appeler, avant d'écrire, le monde extérieur à son aide. Le voilà esclave de la sensation, obligé, pour ranimer sa plume, de se soumettre à une sensation nouvelle, si bien qu'il était devenu comme un malade de la sensation. Incapable de se passer d'elle, il courait après elle, il allait la chercher en Espagne, en Algérie, dans l'exotique. Sensation brutale et raffinée à la fois ― ces deux extrêmes finissent par se toucher ― qui le menait dans les pires endroits. Sensation d'où sortirent ses Pall Mall Semaine, recueil de potins tels qu'en rédigeraient les femmes de chambre si elles savaient écrire.

La malignité qu'ils contentaient, l'engouement qu'ils en tiraient, n'étaient que l'endroit de la médaille. Le revers c'était l'obligation de courir la ville, d'en exploiter tous les mondes ― excepté le vrai ― et de s'y buter à mainte mésaventure. Aujourd'hui, c'était une dompteuse sans emploi qui, par ressentiment d'une raillerie, le cravachait ; demain, une Liane de Pougy quelconque qui lui lançait sur la tête une potiche dont il pensait périr. « Querelle de femmes » intitulaient les journaux malveillants. Une fois remis, on le voyait revenir comme si de rien n'était. C'est que ces salons où on le cravachait et où on lui lançait des potiches à la tête lui étaient indispensables pour le pittoresque et que ces Pall Mall Semaine à jour fixe, il fallait les approvisionner.

De ces bravades d'immoralité, il se faisait presque un point d'honneur, comme s'il y avait du courage à tuer en soi les dernières pudeurs d'une éducation provinciale et bourgeoise. Et puis ce grand enfant ne gardait pas rancune. Sur cette cire molle, une impression s'effaçait sous une plus récente. Quelques semaines après que dans un journal il m'eut égratigné, nous nous rencontrâmes dans un couloir de l'Opéra-Comique. C'était le soir que cette pauvre Mlle Gerville-Réache prétendit soutenir le rôle écrasant d'Orphée dans l'Opéra de Glück et défaillit au troisième acte. « Comment allez-vous, cher ? » Et il pensa m'embrasser de tendresse. Il avait oublié sa méchanceté comme il eût oublié la mienne, si les rôles avaient été renversés.

Il avait une âme d'artiste. Or, à quelque dommage que se laisse aller un artiste contre la noblesse intérieure qu'il se devrait de garder intacte, la générosité qui est au fond de sa nature surgit au bon moment et l'élève. Doué d'un sens littéraire qui, d'instinct, le menait à la bonne page d'un livre fraîchement coupé, Jean Lorrain était homme à signaler le morceau, fût-il signé d'un ennemi, celui-ci l'eût-il injurié la veille. La conscience professionnelle l'emportait sur l'amour-propre, ce n'est pas si commun.

Comparez avec nos bourgeois. Qui fut plus bourgeois que Louis-Philippe ? Dans La Revue du 1er juillet dernier, sous le titre : Une affaire dans la vie de Balzac, M. Edmond Pilon raconte les tentatives du grand romancier en vue d'obtenir en 1839 la grâce du notaire Peytel qu'il avait connu étudiant et qui venait d'être condamné à mort pour assassinat par la cour d'assises de l'Ain. Quelques présomptions qu'il y eût contre Peytel, la certitude manquait. Balzac, Gavarni, se portaient forts de son innocence. Mais Peytel en sa jeunesse avait cédé au vent de fronde qui entretenait aux dépens du roi constitutionnel la causticité parisienne. Il avait collaboré à un journal où la similitude de forme entre la poire d'espalier et le visage du roi était fertilement commentée. « Le diable emporte la poire ! S'écriait un personnage de Traviès. Adam nous a perdu par la pomme, La Fayette par la poire. » Cette poire devait être pour Peytel une poire d'angoisse. Louis-Philippe ne pardonna point. A sa place, le plus méchant cœur d'artiste se serait interdit ces représailles.

Pour en revenir à Jean Lorrain, la sensation qui lui devint supplice ne fut pas sans lui procurer, transposée par l'art, maintes satisfactions. Sous la magie du souvenir, il lui arriva de se transformer en poésie. Sensations et souvenirs, ce titre d'un de ses livres, c'était bien l'étiquette de ses dons. C'était de la poésie de ses souvenirs et de la réalité de ses sensations qu'il tirait son attrait et parfois son charme. Quant au drame de ses récits, pur prétexte. Le drame, l'action, il était trop contemplatif pour cela. Les préparations, les alentours, le paysage, l'atmosphère tenaient quasiment toute la place. De même, sa phrase était molle, languissante en son bercement. S'appliquait-il ? Il développait un style ondulant, cadencé, qui marchait d'un pas de procession. Et quelles ressources de description ! Il en arrivait à inventer des expressions et des images tout exprès, afin de rendre des nuances qu'un œil comme le vôtre ou le mien n'aurait su distinguer.

Un exercice si anormal devait aboutir au sadisme d'imagination. Le jour que la sensation mourut d'avoir été trop aiguisée, et qu'il se trouva seul à seul avec le besoin de raconter des horreurs, la nécessité d'en inventer quand même n'ayant plus la réalité pour contrepoids, des images de sang répandu illustrèrent ses histoires d'assouvissement ; l'action fut remplacée par des visions de cauchemar et, sous le couvert du rêve, la luxure s'évertuait à tromper le lecteur en faisant accroire à des mouvements vrais. C'était la fin. Et maintenant le voilà mort. Quelle rage de vouloir laisser une mémoire équivoque, alors qu'on a des vertus : vaillance au travail, probité de métier, et que le temps que la littérature ne prend pas on le passe familialement auprès de sa mère, qu'on est stoïque aux souffrances physiques et que, dans la conduite de la vie, on prend le contre-pied des arrivistes et des pieds plats ! N'est-ce pas assez que le public se venge de son obscurité par de la boue sur ceux qui en émergent ?

La foule tient pour vrai ce qu'invente la haine.

a écrit Victor Hugo.

Edouard Conte

Dernière mise à jour : ( 04-09-2010 )