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Colette (1873-1954) Convertir en PDF Version imprimable

mt_option:Colette Jean Lorrain a toujours eu de l'affection pour la jeune épouse de Willy, étouffée par la célébrité d'un mari de quinze ans plus âgé. A l'occasion de la sortie de CLAUDINE A PARIS, il écrira d'ailleurs, en première page du JOURNAL, un article bien destiné à appâter la curiosité des lecteurs. Quant à Colette, elle évoquera la popularité de Lorrain dans les quartiers chauds de Marseille et gardera un souvenir ému de leur camaraderie et des lettres familières qu'il lui écrivit, comme la dernière qu'elle reçut de lui, qu'elle qualifiera d'une "sorte d'adieu".

 

"La force et la beauté quittaient déjà, lorsque je le connus, Jean Lorrain [...] Lui voyant sur le front sa mèche travaillée, rougie au henné entre une marge blanchissante et une zone de cheveux foncés, je m'étais récriée devant cette coiffure tricolore et avais comparé Lorrain aux chattes à trois couleurs, dites "chattes portugaises". Il rit beaucoup, et signa souvent "la chatte portugaise" les petits billets familiers qu'il m'écrivait dès qu'il m'eut prise en amitié [...] Tourmenté déjà d'usure, de misères physiques, il les avouait plus volontiers à une femme, en même temps que les défaillances d'un caractère resté jeune, frais, sensible aux jeux de couleurs, et qu'exaltaient les paysages, surtout les paysages méridionaux. Ce qu'il portait en lui de mauvais goût se satisfaisait de joyaux économiques, de gemmes troubles - calcédoines, chrysoprases, opales et olivines -, de grosses bagues en or torturé, qui n'étaient pas montrables et qu'il montrait. Il aima les cannes d'écaille et les gourdins de "beutier" à lacet de cuir, les foulards bleus, les mouchoirs bleus, les chemises fleur-de-lin, l'iris bleu à la boutonnière, pour le tonique azur que versaient, à ses propres yeux bleus, tous ces colifichets. Il est vrai que sur une sclérotique jaunie, entre des paupières irritées, fleurissaient dans le visage de Lorrain les plus beaux yeux bleus dont pût se vanter un homme. Ces yeux insatiables ont eu soif de ce qui est beau. Le reste du visage ne les valait pas. Un peu taurin, le nez court et le menton enveloppé des gens qui jugent à la hâte, un teint vermeil que la couperose attaqua, que recouvrirent des artifices maladroits ... Mais sous un fard blanc croûteux, sous des traits de crayon bleu corbeau qui soulignaient, à la fin, les yeux gonflés d'humidité, à l'abri du grand chapeau de farinier qui effarait les passants, je cherche, je retrouve aisément la figure d'un homme [...] C'est aux lettres de Jean Lorrain que je prenais l'envie du Midi inconnu, et la titubante écriture qui dessinait le mot "Marseille" semait aussi, pour moi, ces étoiles larges at paresseuses qui dansent si mollement, au milieu du jour, sur l'eau sirupeuse du port. Lettres affectueuses, lettres pleines au commencement de coquetterie littéraire, appliquées au cynisme, - lettres qui vont diminuant, s'éteignant - lettres qui me sont chères, croquis de Lorrain par lui-même ..."

(MES APPRENTISSAGES)

Dernière mise à jour : ( 29-10-2007 )
 
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