Jean Lorrain ! … Un grand écrivain presque oublié : on ne lit plus guère ses œuvres, dont aucune n'a réellement vieilli, dont la moindre mérite l'admiration ; par exemple Sonyeuse, Princesses d'ivoire et d'ivresse, Princesse d'Italie, La Maison Philibert, Monsieur de Bougrelon, Monsieur de Phocas, La Petite classe, et ces brefs récits qui reflétaient l'intime de sa nature et dont certains sont des chefs-d'oeuvre : Contes d'un buveur d'éther, Histoires de masques, Contes du bord de l'eau, La Mandragore, le Vice errant, etc.
Aujourd'hui, et c'est injuste, il reste surtout de Jean Lorrain une affreuse légende dont on peut parler puisque lui-même l'entretenait, l'exagérait, en des propos d'une insolence masochiste. A l'inauguration du monument que Fécamp a élevé à Jean Lorrain, par souscription, Maurice Barrès s'écria : « En vérité, c'est Jean Lorrain qui disait le plus de mal de lui-même. Maintenant qu'il s'est tu, seuls parleront pour lui ses fidèles amis et ses beaux livres. »
Chaque vendredi, de cinq à huit, il tenait un « grenier » chez lui, 45, rue d'Auteuil, à l'entresol qu'il partageait avec Mme Pauline Duval, son admirable mère. C'est là, en allant le remercier d'une citation, puis d'un article très indulgents pour mon roman de début, que je vis pour la première fois sa haute carrure normande, ses cheveux et sa moustache soigneusement roussis, ses gros yeux saillants, sa cravate verte, ses énormes bagues de Lalique, et, autour de lui, à des places d'honneur, des séries de grenouilles en bronze, en porcelaine, en émail, en étoffe même. Plus tard, dans un roman à clé, Léon Daudet l'appela « Grenouillet ».
Assis en cercle, il y avait là, notamment, Rachilde, Bartet, Octave Uzanne, Paul Adam, Henri de Régnier, Georges Rodenbach. Très ému, je m'abritai dans un coin. Cette belle compagnie écoutait avec déférence Jean Lorrain célébrer d'une voix un peu précieuse, enthousiaste, tel poème, roman, pièce, tableau, ou bien, soudain âpre, dénoncer avec violence quelque succès immérité. Rachilde me souffla : « Il est épris de beauté et de justice, profondément mais naïvement. Don Quichotte ! »
Dans sa chronique hebdomadaire du Journal intitulée Pall Mall Gazette et signée Restif de la Bretonne, il défendait les écrivains d'avant-garde avec clairvoyance. Il ridiculisait les « situations acquises », et cela grâce à des formules comiques que tout Paris répétait le lendemain. Il édifiait et il démolissait. Les Lettres et les vrais lettrés d'alors avaient deux champions : l'admirable Henri Bauër et Jean Lorrain.
Mais sa légende ? … Il disait : « Un vice, c'est un goût qu'on ne partage pas. » Jean Lorrain avait le goût de l'épouvante. Je tiens de sa mère que, tout enfant, il recherchait les araignées et les crapauds parce qu'il en avait peur. Ensuite, l'effroi devint pour lui un nécessaire et dangereux excitant. Voilà pourquoi il hantait les berges de la Seine, les bouges de Gennevilliers et les louches guinguettes du Point-du-Jour où, chaque lundi, les filles de maisons retrouvaient leurs « petits hommes ». Après telle répétition générale, à minuit, en habit et pelisse, couvert de bijoux, on l'entendait dire à un fiacre : « Pont de Grenelle ! ». Les brutalités qu'il risquait, qu'il endurait, ne l'arrêtaient pas — tout au contraire.
Un de ses Pall Mall Gazette avait été d'une injustice flagrante à l'égard d'une grande baraque de lutte installée à la fête de Neuilly : « Atmosphère de chiqué, d'escroquerie, de prostitution, de bagne », avait-il écrit. Et pire encore. Le soir même, il osa venir, seul, assister à la séance de onze heures du soir. Il y fut reconnu et, à la sortie, empoigné, retenu, et, le public écoulé, contraint de lire à haute voix son article, à genoux entre deux bougies allumées, puis de demander pardon, le front dans la sciure. Le lendemain, à son « jour », il raconta l'aventure d'un ton plus ravi qu'indigné.
On oubliait ces faiblesses à cause de la dignité de sa vie qui — en dehors d'elles — était pleine de vertus authentiques, bourgeoises même, à cause de son talent, de sa fidélité en amitié, de son désintéressement, de son courage moral — et physique, car sur le terrain, il montrait un « cran » superbe. Sans guère connaître l'escrime, il traversa le biceps de René Maizeroy. Dans une autre rencontre où Anatole France et l'illustrateur Manuel Orazi le représentaient, il blessa au front, à la Lagardère, un officier de cavalerie qui était le champion d'épée de son régiment. Il échangea aussi deux balles sans résultat avec Marcel Proust qui l'agaçait en singeant les gestes, la voix de Robert de Montesquiou, et auquel il avait adressé quelques lignes violentes ; la dernière s'écriait : « Le fouet, Monsieur. »
Il comptait se battre avec Laurent Tailhade qui avait feint de prendre au sérieux un ragot annonçant la mariage de Liane de Pougy, courtisane et un peu bas-bleu, avec Jean Lorrain, et qui avait adressé à celui-ci, dans La Petite République, une « Epître familière » commençant ainsi : « On raconte partout, chère mignonne, que vous allez bientôt convoler avec une de vos consoeurs d'alcôve dont vous passez depuis longtemps pour orthographier la littérature et préparer les nuits. » Mais, entre temps, Laurent Tailhade avait reçu de Maurice Barrès un coup d'épée à la main si profond qu'il resta infirme et dut apprendre à écrire de la main gauche. Lorrain répondit à l'épître familière par quelques lignes de vitriol dont l'offenseur porta toujours la trace morale.
Un soir, il me pria de le représenter contre Edouard de Max. Trouvant que, dans L'Aiglon, l'illustre tragédien mourait trop à la Sarah Bernhardt, il l'avait appelé « le Monsieur aux aux Camélias ». Or, peu auparavant, deux quarts de divette, Bob Walter et Béatrice de Castillon, s'étaient livrées à des voies de fait sur Jean Lorrain. Dès l'article lu, de Max écrivit sur une carte de visite, qu'il fit tenir aussitôt à Lorrain, cette gentillesse : « Les mercis du Monsieur aux Camélias à la Dame aux Giroflées ». L'affaire ne me parut pas grave. J'allai, seul, trouver de Max qui n'avait voulu que plaisanter et qui me remit aussitôt une lettre très amicale à Lorrain. Je les eus à déjeuner le lendemain.
A peu près à cette date, sous le bourgeron de Coupeau de L'Assommoir, je passai une nuit en un bal masqué donné dans l'atelier d'un peintre, boulevard Exelmans. Comme, à l'aurore, près de la gare d'Auteuil, j'attendais l'heure du premier train de Ceinture, je vis passer une silhouette trébuchante sur laquelle les rares passants se retournaient. C'était Lorrain, en habit, couvert de plâtre, le visage sanglant ! Il tenait à peine debout. Je l'aidai à rentrer chez lui, sans bruit pour ne pas réveiller sa mère, à panser la blessure que lui avait faite un coup d'escabeau sur le crâne. Affaissé dans un fauteuil, parlant presque pour lui seul, il expliqua, à demi-voix, l'enfer de sa vie. Ses deux passions d'adolescent, l'une pour Judith Gautier, l’autre pour une actrice, il ne put les pousser au delà du sentiment. Ce double échec l'avait rejeté vers un innommable esclavage … Je n'ai jamais rien entendu de plus tragique que cette confession murmurée dans le bruit de Paris qui s'éveillait et les premières lueurs du jour. A un instant, j'aperçus dans une glace Lorrain, étendu dans son habit plâtreux, le front bandé, et moi, debout, en cotte bleue et casquette. J'eus peur, vraiment.
Son œuvre, une des plus « artistes » de l'époque, aurait eu plus d'ampleur encore s'il n'avait été cet esclave, si les mauvais gars qu'il fréquentait ne l'avaient accablé d'injures, de menaces, de chantages, de coups. Ils finirent par lui rendre Paris impossible. Après un séjour en Italie, il se réfugia à Nice où il écrivit sur la côte méditerranéenne, sur Florence, sur Venise, de merveilleuses pages qui, et c'est dommage, n'ont pas été toutes réunies en volume. C'était le chant du cygne. Il ne revint à Paris que pour y mourir, assez brusquement, malgré les soins de sa mère et du grand chirurgien Pozzi.
On a prétendu que certains détails scandaleux du journal inédit d'Edmond de Goncourt ont été narrés au vieux maître par Jean Lorrain, méchamment. Si ces détails sont des calomnies, il viennent d'ailleurs. Jamais Lorrain, même pour le plaisir d'être drôle, n'a cité un fait douteux ou qui pouvait nuire à quelqu'un dont il n'avait pas à se plaindre ; dans ce dernier cas, il assumait publiquement la responsabilité de ses paroles. Et son respect pour M. de Goncourt était trop grand pour qu'il ait osé le duper, et de cette façon.
Jean-Joseph Renaud
Nota : L'article est illustré par la célèbre caricature de Jean lorrain par Sem.