(Supplément)
Les Tablettes (idées, faits, anecdotes) : La vie des Lettres, des Arts et des Sciences
Avant le Salon, chez M. de La Gandara
Cette maison de la rue Monsieur-le-Prince, où loge le peintre La Gandara, avec ses airs de vieil hôtel désaffecté est pleine de silence.
Dès la grande cour déjà, une paix infinie s'étend sur des nerfs saturés de la fièvre des boulevards et la sensation s'accuse aussitôt que, après avoir sonné au premier, l'artiste m'introduit dans l'atelier où un chat noir circule en sphinx familier : mince, souple, son maître a lui-même des nerfs de même race transposée, des nerfs de félin royal, au songe clair raffiné et d'âme féconde, magnificente dans sa rareté.
— Bonjour ! Quel bon vent ? …
— Vent printanier … Le Salon …
— Vous tombez bien : je suis prêt, fait le peintre en m'interrompant. Et d'un coup d'oeil rapide je remarque, en effet, des portraits.
— Tiens, Jean Lorrain !
— Tout juste. Puis : Mme Henri Letellier, Mme Félix Décori … Enfin ce petit tableau : Jeune et vieille femmes traversant, au crépuscule, le jardin du Luxembourg. Le portrait de Mme Décori, cependant, n'est pas pour le Salon.
Le portrait de Jean Lorrain, d'abord, m'absorbe. Robuste et souple sous le complet marron, l'écrivain se détache sur un fond à peine plus sombre, la main droite, aux doigts bagués, posée sur la hanche, et portant haut la tête aux fortes mâchoires, aux moustaches rousses, aux yeux verts.
Je dis au peintre :
— Le clou de l'envoi ?
— Jean Lorrain en est content …
— Oui : un M. de Phocas qui aurait engraissé …
Puis, tout près, dans sa grâce fragile et rose, le médaillon de Mme Letellier m'apparaît, d'une très grande finesse : avec son haut diadème de cheveux blonds en torsades, la tête s'érige, dégageant le cou d'une délicatesse suprême. La gorge est divine dans un décolleté de chez Callot : soies et dentelles avec une frêle guirlande de roses pâles s'effeuillant …
— Vraie tête de Psyché, murmure le peintre m'arrachant à la douce extase.
— D'une Psyché ingénue, dont le sourire très fin semble n'être pas voulu tant il est naturel. Ce pastel a dû vous reposer de Jean Lorrain.
— Oui. J'ai beaucoup travaillé celui-ci et cherché à ramasser en une formule lapidaire, si j'ose dire, cette âme très complexe. Remarquez que je n'ai pas voulu faire de la peinture littéraire ; j'ai la plus sainte horreur de la confusion des genres. Je me suis seulement appliqué — y ai-je réussi ? — à donner dans ce portrait une vision la plus synthétique possible d'une âme à aspects multiples.
— Ces sortes d'âmes vous attirent : M. de Montesquiou, Mme de Noailles …
— Mais voici précisément, retour de Venise, le portrait de cette dernière. Et, dans le fond de l'atelier, M. de La Gandara me montre le portrait de Mme la comtesse de Noailles que j'admire dans toute sa chatoyante aristocratie.
Ayant achevé de se familiariser avec mon "fluide", le chat noir s'accroupit sur un meuble de soie jaune. Et nous continuons de causer, évoquant, au fil des impressions, des sensations, des idées, la Paris subtil et cérébral, de Mme de Thèbes à Maurice Barrès en passant par M. Jean de Mitty.
Joseph Casanova