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LA MUSIQUE AU THEATRE
A L'OPERA-COMIQUE : Eros vainqueur, conte lyrique de Jean Lorrain. — Musique de M. Pierre de Bréville
Nous avions entendu Eros vainqueur à Bruxelles, avant la Guerre. Il aura mis un quart de siècle pour arriver à Paris. C'est trop. Non pas que la partition ait vieilli : sa distinction, ses ciselures délicates, la rare valeur de son inspiration et de son écriture la préservent des tons fanés de l'automne. Mais la pièce et le sujet datent un peu. Jean Lorrain, précieux essayiste, romantique à la Bashkirtseff et prosateur-orfèvre, fut un moment de notre littérature post-parnassienne. Il se situait lui-même entre les Déliquescences d'Adoré Floupette et le Pèlerin passionné de Pappadiamantopoulos Moréas. Ses visions éblouirent nos enfances de feux d'artifices polychromes ; mais sa langue n'avait pas la pérennité du style d'un Barbey d'Aurevilly ou d'un Laurent Tailhade.
Et tout cela nous apparaît aujourd'hui comme conventionnel, désuet et, peut-on le dire? un peu fatigué. En ce temps-là, le Rêve n'avait pas de sœur dans l'activité. Il se suffisait à lui-même. Les contes littéraires étaient remplis de gemmes, de chrysoprases et de visions flottantes et assoupies. Il ne s'y passait rien, sinon l'Amour ; mais un amour éternellement valétudinaire, comme l'auteur de Bougrelon lui-même et tout diapré de verbes éclatants et de joyaux morts. Hélas ! depuis Eros vainqueur, poème exquis, il y a eu ... la Guerre.
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Le Roi de cœur a trois filles. Comme la Fille du roi René de la dramaturgie danoise, il prétend les garder vierges et les fait enfermer dans un verger gardé par une armée de reîtres. Mais Eros escalade le mur, bouleverse les princesses, enlève Tharsyle et met à ses trousses de ravisseur les hallebardiers du père dénaturé. Sa seconde fille, Fioriane, saute le mur et rejoint le fils de Vénus. Pour garder la troisième, la pauvre Argine, le despote l'enferme dans une citadelle inaccessible. Et la captive amoureuse, ne pouvant s'en évader, préfère mourir. Eros et les deux sœurs libérées emportent son âme dans l'infini.
Tout cela est fort joli, rehaussé de beaux vers, animé doucement de figures descendues de hautes lices, praliné des douceurs lettrées d'il y a quarante ans ; mais la vie n'y sursaute que vers la lin du deux quand les soudards du Roi noué se lancent à la poursuite des amants fugitifs. Le sujet est ravissant : le poème demeure exquis ; la pièce se traîne et n'en finit plus.
Sur cette donnée, mieux destinée à Des Esseintes qu'au public, M. Pierre de Bréville a écrit une musique délicieuse, délicate, alanguie et d'une rare hauteur d'expression et de style.
Après avoir entendu Eros vainqueur, on se surprend à déplorer qu'un compositeur de valeur si noble n'ait point, chez nous, le rang et le renom qu'il a depuis longtemps mérités. Symphoniste de race, M. de Bréville, à côté de ses personnages, taille dans un quartz translucide un héros lyrique qui domine tout : c'est son orchestre. Sobre, soutache de timbres exquis, écrit avec une maîtrise qui semble s'ignorer tant elle est aisée en ses expressions et ses trouvailles, cet orchestre, appelé à enluminer un rêve, a aussi les nervosités et les finesses tendres de la rie. Il paraphrase les sentiments avec un relief étonnant, quand on voit qu'il les obtient en conjuguant très peu d'instruments à la fois, sauf dans cette montée du deuxième acte où le hourvari de la soldatesque secoue une tempête grandiose sur tous les pupitres musiciens.
Et il n'y a point là seulement un surprenant métier. Une inspiration adorable, toute en ténuités et en nuances, berce l'âme de l'auditeur, parfois jusqu'à l'enchantement. On s'accoutume presque à cet assoupissement de l'action à force d'être ravi de sonorités et de rythmes larges. Le compositeur, rêveur d'élite lui aussi, est mieux armé que son poète contre la berceuse éternelle des situations —d'ailleurs toujours la même. Il a à son service une palette riche et d'accents très personnels, un goût lyrique supérieur, l'horreur salutaire du fracassant vacarme où tant d'autres font résider leur force mercenaire, asservie au tapage plus qu'à la musique.
Vraiment, celle de M. de Bréville valait infiniment mieux que tant d'années d'oubli sur un un ouvrage où Croiza fut si belle et si harmonisée à son personnage douloureux et doux.
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M. Louis Masson a monté l'œuvre connue si elle datait d'hier. Une très bonne distribution la défend. Mlle Soyer incarne Eros. Elle a presque trop de voix, de vigueur et de santé. Ce beau gros garçon — Laurent Tailhade eût écrit, en ce temps-là, qu'il "place en un bedon nerveux tout ce qu'il perd en cheveux" — est plus réjoui qu'amoureux et moins nourri d'ambroisie que de pale ale. Mais comme il chante bien quand il chante moins fort ! …
Mlle Guyla, cantatrice sûre. incarne Argine. A elle aussi, peut-être, faudra-t-il reprocher une prospérité que n'anémie guère la nécessité de mourir d'amour : mais la voix y gagne une plénitude émouvante, qui console de bien des choses. même de l'impossible.
Tharsyle, c'est Mlle Agnus. Des princesses de féerie ou de légende elle a la taille longue et souple, l'ingénu visage, les grands yeux naïfs, toute la poésie de vitrail et de missel que Jean Lorrain eût exaltée en proses choisies. Sa voix, flexible et pure. donne à cette musique un peu de l'immatérialité du rêve essentiel qu'elle raconte sans cesser d'être une très attrayante réalité.
Mlles Cernay, Lecouvreur et Cuvillier l'ont admirer leur précoce science du chant.
M. Tubiana est un Roi dont la vigueur musicale est beaucoup plus digne d'éloges que la conception de son personnage sur les filles, fussent-t-elles princesses. M. Azéma dessine, peint et fixe un cardinal romantique ; à ses moindres attitudes on entend jaillir l'anch'io son' pittore de l'Italie, surtout Toulousain. M. Dupré joue le jardinier imprudent avec une prudence adroite. La voix aérienne de M. Génio passionne l'invisible et enrichit la nuit de modulations lunaires.
Quinault a sauvé le ballet d'être long en variant un peu ses figures. Son étoile, Mlle de Rauwera, est d'une beauté juvénile et d'une plastique harmonieuse qui sont une fête des yeux. Multzer a dessiné les costumes comme lui seul en est capable : Mme Solatgès, secondée de M. Mathieu, les a réalisés avec l'art souverain qui est sa marque. Les décors sont de Deshays — et c'est tout dire.
Les chœurs et l'orchestre, manifestement heureux de servir une cause que tous les musiciens doivent défendre, ont discipliné leurs efforts et réussi à nous les faire aimer.
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Et, pour terminer par un vœu unanime — tout au moins parmi ceux qui ne veulent pas confondre la musique avec le tintamarre plus ou moins à la mode — ces notes hâtives, mais sincères, appelons, une fois de plus, l'attention de l'Etat financier sur son théâtre battu des vents. Une direction qui n'hésite pas à créer Eros vainqueur mérite de vivre et d'être mise en mesure, matériellement, de nous donner des ouvrages de cette haute qualité.
P.-B. Gueusi
Nota : Voir le costume pour une suivante, dessiné par Marcel Multzer (collection CNCS) dans la rubrique "Au fil du Web".
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