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Deux demeures parisiennes de Jean Lorrain Convertir en PDF Version imprimable

De son arrivée à Paris, en 1878, et jusqu’en 1887, Jean Lorrain loge successivement dans plusieurs meublés et hôtels-pensions (1), entrecoupant ses fréquents changements de domiciles de séjours réguliers à Fécamp. C’est l’époque où il se jette à corps perdu dans la découverte de la capitale. On le voit partout : dans les cafés littéraires, les cabarets, les salles de rédaction, les bals costumés, les théâtres, les bouges… Il mène toutes les vies : studieuse, nocturne, mondaine, publique, suspecte… C’est aussi l’époque où, vraisemblablement, il commence à user et abuser de l’éther.

Mais ce qui lui manque pour se sentir véritablement Parisien, c’est d’avoir un logement bien à lui, un endroit qu’il puisse aménager et décorer selon ses goûts, un lieu qui lui ressemble où il aura son jour de réception comme les hommes de lettres célèbres, à l’instar du « Grenier » de Goncourt ou du « tournebride » de Barbey d’Aurevilly.

8, rue de Courty (VIIe)

Durant l’été 1888, Jean Lorrain concrétise son rêve : il peut enfin s’installer dans ses meubles. Il a effectivement trouvé, au 8 rue de Courty, un appartement de deux pièces dans lequel il emménage au mois d’août. En ce qui concerne l’extérieur, Georges Normandy note : « Au rez-de-chaussée de la maison, la façade sang-de-bœuf d’un antre de mastroquet mettait une note d’un modernisme aigu, mais les fenêtres de ce logis s’ouvraient sur la paix gazouillante des jardins du Ministère de la Guerre » (2). Quant à l’intérieur, Jean Lorrain y a ramené, après rénovation des peintures et tapisseries, des meubles et des bibelots provenant de la chambre de Paul Duval, à Fécamp. Il émane de ce singulier logis, engorgé d’un bric-à-brac inquiétant, une atmosphère oppressante bien propice aux cauchemars et qui ne manque pas d’effarer les visiteurs, comme en témoigne la description qu’en font deux d’entre eux : « Son salon tenait du capharnaüm et du laboratoire de Faust, tel que l’imaginèrent les décorateurs d’opéra. Avec de lourds rideaux rouges, des vieux bois, des plâtres peints couleur de vieux bois, des cuivres, des étains, une tête de femme en plâtre qu’il était très fier d’avoir badigeonnée en décapitée, verte, les yeux révulsés, de larges gouttes de sang au cou, c’était assez le décor de “l’Incarnation” de Félicien Rops » (3) ; « Là-bas, rue de Courty, c’étaient des tentures vieux rose, le charme d’un quartier central mais retiré, un étage propice avec porte dérobée, un ameublement gracieux pour une laborieuse mollesse, beaucoup de paravents, de coussins, d’étoffes vieux vert (et des fleurs pernicieuses et élancées mourant leurs parfums en de longs vases), et tout au fond de l’enfilade des pièces, près d’un dais quasi capital (comme un péché), entr’aperçu avec ses colonnes torses et son baldaquin étrange, une tête de plâtre saignait, coupée, sur un plat d’Hérodiade » (4).

mt_option:Jean Lorrain dans son logis de la rue de Courty, au-dessous de la fameuse tête coupée en plâtre mt_option:Plaque de la rue de Courty

On dit que les lieux ont une âme ; ils en ont une, en effet, mais c’est celle que leur insuffle le maître de céans. Au 8 rue de Courty, Jean Lorrain est la proie de violents maux de dents et d’« incurables et atroces névralgies » (5). En outre, il doit fournir ses chroniques bi-hebdomadaires à L’EVENEMENT, d’autant plus qu’il a besoin de cet argent pour payer les frais de son emménagement. Il travaille donc, morphiné le jour, éthérisé la nuit afin de soutenir son labeur ; à ce rythme là, il n’est guère surprenant que le décor déjà étrange du logis soit devenu délétère, se peuplant d’angoissantes hallucinations, métamorphosant les objets quotidiens en visions menaçantes et taraudant son locataire de mystérieuses terreurs. « Mes nuits, raconte Jean Lorrain, y étaient atroces. J’y avais des troubles de la vue et de l’ouïe. Le silence de la chambre était hanté de pas. On marchait dans les murs ; les rideaux s’écartaient sous l’effort de mains invisibles ; les portes s’ouvraient d’elles-mêmes, et cela quand la chambre était obscure. Etait-elle éclairée ? Des pieds nus surgissaient sous les portières, des mains de femmes s’insinuaient hors des tentures… » (6). Et François de Nion confirme : « J’ai vu Lorrain, dans le petit appartement d’une rue du faubourg Saint-Germain, épouvanté des stryges et des lamies qui, évidemment, selon lui, habitaient les murs de cette vieille maison, et troublaient ses nuits d’apparitions ou de rêves démoniaques. Il en fut vraiment malade… » (7). A tel point qu’il ira quelquefois dormir à l’hôtel. Mais, qu’il surgisse des abysses des drogues ou du tréfonds psychologique de l’homme, cet effroi hallucinatoire agira sur sa créativité. C’est cet appartement “hanté” que l’on trouvera décrit, quelques années plus tard, en 1895, dans la nouvelle LE MAUVAIS GITE parue dans les CONTES D’UN BUVEUR D’ETHER ; son locataire, Serge Allitof, terrorisé par les bruits qu’il entend dans les murs, manquera de sombrer dans la folie (8).

mt_option:Le n°8 de la rue de Courty, aujourd'hui mt_option:Vue générale de la rue de Courty, aujourd'hui

A la fin de l’année 1890, Jean Lorrain quitte son « affreuse maison » (9) pour emménager rue d’Auteuil. Il aura cette dernière remarque sur le logement de la rue de Courty : « Chose extraordinaire, cet appartement fut, après mon départ, loué à un brave et vieux célibataire, un retraité des douanes, qui, en six mois, y devint fou et, finalement, s’y suicida… J’ai su depuis que l’appartement néfaste avait été, avant moi, la garçonnière, ou plutôt la pigeonnière, l’entresol d’aventures et de rendez-vous d’un commis voyageur de Lyon qui, appelé fréquemment pour ses affaires à Paris, y menait une vie de bâtons de chaise… Et voilà !… Etaient-ce les râles des victimes de Lousteau qui s’acharnaient après moi ? Concluez vous-même. Bref, les ténèbres de cet appartement étaient terriblement grouillantes et sa solitude bizarrement peuplée » (10). Quoi qu’il en soit, sous les effets conjugués de l’éther, du logis maléfique et de sa propre hyperesthésie, Jean Lorrain, dans la lignée d’Edgar Poe, réinvente le fantastique quotidien avec « cette interpénétration du rêve et de la réalité qui rend si efficaces ses contes » (11), des contes qu’Edmond Jaloux qualifiait de « la plus parfaite partie de l’œuvre de Lorrain, et elle ne périra pas » (12), des contes que, pour ma part, je classe sans hésiter parmi les meilleurs récits fantastiques français.

45, rue d’Auteuil (XVIe)

C’est donc avec soulagement que Jean Lorrain envisage son départ de la rue de Courty. Dès le mois d’octobre 1890, il a signé le bail d’un appartement sis au 45, rue d’Auteuil, mais ne pourra y emménager que fin décembre. Quant au choix du quartier, il est en grande partie dicté par l’amitié qui le lie depuis cinq ans à Edmond de Goncourt, dont le célèbre « Grenier » est situé au 67, boulevard de Montmorency, à deux pas de la rue d’Auteuil. Jean Lorrain l’écrira lui-même un peu plus tard à son aîné : « Je peux même l’avouer : je crois, en choisissant Auteuil comme résidence, avoir inconsciemment cédé au désir de vivre rapproché de vous » (13).

mt_option:Plaque de la rue d'Auteuil mt_option:Vue générale de la rue d'Auteuil, aujourd'hui

A la fin de l’année, Jean Lorrain est enfin installé au 45 de la rue d’Auteuil, au premier étage d’un petit hôtel particulier du XVIIIe siècle, retiré au fond d’une cour. Comme celui de la rue de Courty, ce logement possède, lui aussi, un passé qui ne manque pas de pittoresque ; Thibaut d’Anthonay rapporte que l’hôtel fut construit « en 1715 par le fermier général Le Riche de la Popelinière pour sa maîtresse, la cantatrice Mlle Antier […] En 1752, il est racheté par un limonadier pour ses deux filles, Geneviève et Marie Rainteau, forts jolies créatures qu’il offre tout simplement au maréchal Maurice de Saxe… ! Marie Rainteau, devenue la maîtresse en titre du maréchal, s’anoblit en ajoutant à son nom celui de Verrières, qu’elle laissera à l’hôtel où elle organisera de brillantes fêtes. Volage, elle aura pour amants Marmontel et La Harpe, entre autres. Maurice de Saxe lui donnera une fille, prénommée Aurore, qui épousera, en secondes noces, le “séduisant” Dupin de Francueil, dont elle aura un fils, Maurice… futur père de Georges Sand » (14). L’appartement, plutôt bourgeois, est une « demeure spacieuse, aux plafonds élevés, aux tentures riches et correctes, aux graves meubles Louis XIV ou Louis XVI qui ont une grâce familiale dans leur raideur ornementée » (15). On le constate : en changeant de résidence, Jean Lorrain en a également modifié la décoration intérieure ; sans doute parce qu’il prépare la venue de sa mère qu’il projette, depuis un certain temps, de faire venir auprès de lui. Madame Duval viendra effectivement habiter avec son fils à l’automne 1892, après avoir vendu la maison de Fécamp, et ne le quittera plus jusqu’à la mort de celui-ci. L’homme aussi « a changé de mine en changeant de quartier » (16) aux dires de Jules Bois qui décrit un Jean Lorrain « reposé et frais, l’œil calme presque sur l’ébouriffement de cette moustache de beau matou que soulève le sourire d’une morsure toujours prête, morsure qui n’est, au fond, qu’une caresse exacerbée et plus profonde… il ne ressemble plus au Lorrain d’autrefois » (17). Certes ! mais si la métamorphose paraît saisissante vue de l’extérieur, il y a, derrière le masque de fière allure, les prémices des désillusions à venir et de l’usure prématurée, sensibles dans cette déclaration qu’il fit au même Jules Bois : « Mon Dieu ! mon cher, n’exagérez pas trop mes vices, vous savez que j’en suis revenu, car ils ne m’ont pas donné ce que je leur demandais » (18). Avant de quitter définitivement Paris, dix ans après son installation rue d’Auteuil, Jean Lorrain recevra à déjeuner et à dîner de nombreux amis et célébrités, tels que J.K. Huysmans, O. Uzanne, F. Coppée, E. de Goncourt, M. Barrès, H. Bataille, P. Adam, H. de Régnier, H. Baüer, L. Tailhade, J. de Bonnefon, P. Hervieu, O. Wilde, M. Schwob, A. France, Y. Guilbert, le ménage La Gandara, entre autres. C’est également sur la table de la cuisine de « cette jolie et fameuse maison » (19), en juin 1893, que Jean Lorrain se fera opérer de neuf ulcérations à l’intestin occasionnées par l’abus d’éther ; Yvette Guilbert, invitée à dîner chez lui, la veille de l’intervention, se souviendra : « Ah ! que je me rappelle tous ces détails […] et la tête martyrisée de Saint Jean-Baptiste en cire jaune transparente avec imitation de sang lilas au col… la bouche torturée… les yeux en extase […] Une autre tête de cire verte, qui semblait suer du sang était coiffée d’un linge de soie rose, à franges d’or […] Enfin, à côté de cette tête de cire, tout un étalage lugubre de bocaux, d’ouate, d’instruments de chirurgie que je considérais effarée… Oui, dit Lorrain, c’est pour ça que nous dînons, ma chère, ensemble ce soir… demain, on m’opère » (20). On retrouve la tête coupée en plâtre, déjà présente parmi les objets de la rue de Courty, et dont Jean Lorrain ne s’est pas séparé, cette « tête de sainte décapitée avec les gromelots de sang peints en sauge d’une manière assez barbare et qu’une fantaisie du moment m’avait fait pendre au mur » (21) dans laquelle Oscar Wilde reconnaîtra la tête de Salomé.

mt_option:L'hôtel particulier du n°45 de la rue d'Auteuil, aujourd'hui mt_option:Le n°45 (et n°47 aujourd'hui) de la rue d'Auteuil

Ainsi s’achève cette rapide visite des deux principales demeures parisiennes de Jean Lorrain : la garçonnière aux murs et au décor méphitiques, peuplée d’effroyables apparitions, puis l’appartement bourgeois habité par la rassurante présence maternelle. Concernant cette dernière résidence, il faut signaler que la place du Marché-d’Auteuil, sur laquelle donne la rue d’Auteuil, a été renommée place Jean Lorrain. La Nomenclature officielle des voies de Paris précise que cette nouvelle dénomination a été ordonnée par l’arrêté municipal du 11 août 1930, avec pour origine « Jean Lorrain (1855-1906), littérateur ; voisinage de son domicile » ; la plaque portera la mention « écrivain et journaliste ». Quant à la prochaine demeure de Jean Lorrain, ce sera Nice, à la fin de l’année 1900.

mt_option:Plaque de la place Jean Lorrain mt_option:Vue générale de la place Jean Lorrain, aujourd'hui mt_option:Une autre vue de la place Jean Lorrain, aujourd'hui


(1) Voir sur le site la rubrique Biographie / Principaux lieux de résidence connus
(2) Georges Normandy, Jean Lorrain, Vald. Rasmussen, 1927, p.87
(3) Gustave Kahn, cité par Georges Normandy, op.cit., pp.87 et 88
(4) Jules Bois, « Un moment de l'âme de Jean Lorrain », Le Courrier Français du 18 mars 1911 [numéro spécial Jean Lorrain]
(5) Lettre à Edmond Magnier, datée de « Fécamp, mardi 15 octobre » [1888], citée par Thibaut d'Anthonay in Jean Lorrain, miroir de la Belle Epoque, Fayard, 2005, p.371
(6) Lettre à Jules Bois, datée de « Venise, ce 23 octobre » [1901], publiée par Jean de Palacio in Correspondances, Honoré Champion, 2006, pp.168 et 169
(7) François de Nion, « Courrier de Paris », La Revue Hebdomadaire du 21 juillet 1906
(8) Jean Lorrain, « Le mauvais gîte » in Sensations et souvenirs, Charpentier & Fasquelle, 1895, pp.91 à 109
(9) Idem.
(10) Lettre à Jules Bois, publiée par Jean de Palacio, op.cit.
(11) Michel Desbruères, « Introduction » in Jean Lorrain, Contes d'un buveur d'éther, Marabout, 1975, p.12
(12) Edmond Jaloux, Perspectives et personnages, Plon, 1931, p.136
(13) Lettre inédite à Edmond de Goncourt, datée de « Ce samedi 3 décembre » [1892], citée par Thibaut d'Anthonay, op.cit., p.413
(14) Thibaut d'Anthonay, op.cit., p.420
(15) Jules Bois, « L'âme de Jean Lorrain », Le Courrier Français du 1er février 1891, repris par Jean de Palacio in Jean Lorrain, Correspondances, Honoré Champion, 2006, p.213
(16) Idem.
(17) Idem.
(18) Idem., p.214
(19) Octave Uzanne, Jean Lorrain, l'artiste, l'ami, Les Amis d'Edouard n°14, 1913, p.47
(20) Yvette Guilbert, La Chanson de ma vie, Grasset, 1927, pp.204 et 205. Sur cette opération de Jean Lorrain, voir également les Goncourt, Journal. Mémoires de la vie littéraire, tome IX (1892-1895), Charpentier & Fasquelle,
1896, pp.138 à 140.
(21) Jean Lorrain, « Salomé et ses poètes », Le Journal du 11 février 1896

 

Dernière mise à jour : ( 02-04-2009 )
 
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