JEAN LORRAIN
 
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05 février 1899 : "La Princesse au Sabbat" Convertir en PDF Version imprimable
L'Echo de Paris

Visions de notre heure : choses et gens qui passent

20 janvier. — "La Princesse au Sabbat"

Un ballet de Jean Lorrain, sous ce titre, aux Folies-Bergère, entre de souples acrobaties et de brutales luttes à mains-plates, c'est un spectacle pour Madame Baringhel qui nous attira également à la répétition générale, en un milieu particulier de voyeurs dont l'analyse hétérogène serait plaisante à exposer. L'auteur des Sensations et Souvenirs et des Contes d'un buveur d'éther est le plus sincère, le plus vibrant poète visionnaire de cette heure. Il possède, alors même qu'ultra-moderne, le sens des tentations fantastiques, des sabbats infernaux peuplés d'êtres hybrides, d'animaux apocalyptiques, d'accouplements fous, tels que seuls Jérôme Bosch, Téniers, William Blake en surent exprimer la démonialité passionnelle en des toiles qui ne font que surprendre et sourire l'oeil béat des foules inaptes à leur interprétation. Même en un music-hall, ce ballet de sorcellerie élégante ne pouvait nous laisser indifférent. La fiction est celle d'un Perrault qui aurait pris part à quelque messe noire ; c'est la Belle au bois dormant intoxiquée par un cavalcadour du griffon vert, par un poète dont l'Hippocrène serait une chaudière de sorcière toute pleine de crapauds, de vipères, de coeurs d'enfants non baptisés, de graisse d'excommuniés, de chair de pendus, bouillon infernal préparé pour de nocturnes noces et d'horrifiques cérémonies de novices.

De jolies filles, qui expriment au naturel le mal désolateur, tempétueux et souriant, s'y trémoussent à l'envi, offrant des nudités qui sèment les germes des voluptueuses grivances ; des hiboux piaulards y allument des phosphorescences de prunelles sur des rochers funèbres ; des bêtes immondes y donnent un simulacre d'hyménée d'un saisissant effet, et un petit roi des gnomes, à jambes cagneuses, sorte de prince têtard qui semble sortir d'un hallucinant cauchemar de Goya, y conduit un sabbat de fiançailles ; une danseuse, enfin, Odette Valery, laisse voir une corporelle beauté d'Aphrodite-Alcibiadée qui n'est pas dépourvue de légèreté et de souplesse et que les boulimiques regards mâles emmaillotent de désirs.

Que manque-t-il à toute cette féerie ? Hélas ! une lumière conforme à l'art des tentations, une lumière close, une clarté qui serait l'ombre d'une lumière, un éclairage lunaire, assourdi, funambulesque, laissant toute la scène dans les demi-teintes. Mais allez donc imposer de l'art discret aux gens de théâtre, aux cabotines amoureuses des lampes à plein feu ! Aucun d'eux ne saura jamais comprendre que le simple reflet est pour les couleurs ce que l'écho est pour les sons. Il n'y avait ici place que pour des échos et des reflets.

La Cagoule*

* Pseudonyme d'Octave Uzanne.
Dernière mise à jour : ( 29-04-2011 )
 
 
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