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LA VIE LITTERAIRE : Le Vice errant, par M. Jean Lorrain (Ollendorff, éditeur)
M. Jean Lorrain cultive « l'orchidée du cadavre rare ». Et il met beaucoup de femmes autour. Il écrit des romans-feuilletons de mauvais lieux. Chaque époque a les feuilletonistes qu'elle mérite. Jean Lorrain est notre Ponson du … Sérail.
Ce n'est pas qu'il manque tout à fait de ce qu'on est convenu d'appeler du talent. Si je disais qu'il en manque, il ne me croirait pas. Et alors à quoi donc serviraient les critiques littéraires ? Car il faut vous dire que M. Jean Lorrain a coutume de se lamenter bruyamment sur l'infinie pauvreté de notre époque en critiques littéraires. Cela prouve simplement qu'il est donné à toutes sortes d'écrivains de gémir sur l'absence ou sur la médiocrité ou, qui pis est, sur la servilité des critiques ! Mais revenons aux orchidées de Jean Lorrain, à ses romans-feuilletons et à son talent.
Il a du talent, en effet, je l'ai dit ; et, puisque je l'ai dit, je le répète. Il est plus facile de le répéter que de le démontrer. Son style est la plupart du temps correct, d'une ferme élégance, et moins vicié que sa pensée. Et ses livres ne sauraient être complètement négligeables, car ils sont prodigieusement agaçants pour des esprits simples comme vous et moi. L'ennui suinte au travers de leurs pages, mais un ennui exceptionnel et dont le lecteur s'accommode jusqu'au dernier feuillet. Car il est entendu qu'on n'entre pas dans les livres de Jean Lorrain pour s'amuser, mais seulement pour vérifier s'il existe réellement une vie de raffinements ignobles et d'autant plus distingués, une vie mortellement élégante à laquelle seuls peuvent prétendre les aristocrates dégénérés, bien supérieurs, comme chacun sait, aux autres aristocrates, s'il en est encore, et enfin à toute la tourbe de ceux qui composent le vulgaire comme vous et moi, ainsi que j'avais déjà l'honneur de vous le dire.
Et, en vérité, il n'est pas impossible de ne pas être au plus haut point intéressé par l'effort singulier pour lequel Jean Lorrain tend toutes ses énergies. Il apparaît très clairement au lecteur attentif et persévérant — car j'aime à croire qu'il s'en trouve — que Jean Lorrain écrit précisément les livres qu'il est le moins fait pour écrire — et je ne veux pas insinuer par là qu'il serait capable d'en écrire d'autres qui seraient meilleurs, étant très différents. Non, mais il est évident que Jean Lorrain se force pour nous étonner. Et parmi les spectacles peu communs auxquels il nous convie afin de nous émerveiller en nous ahurissant, on discerne qu'il est tout le premier émerveillé et qu'il ne laisse pas que d'être et de rester complètement ahuri. Jean Lorrain est, autant que je puis le juger par ses livres, une âme candide et bourgeoise. Et il décrit une orgie moderne avec toute la conscience scrupuleuse et toute l'application pénible et lente qu'on peut mettre à élaborer une composition de rhétorique ou bien un éloge de Frédéric Masson. Au fond, Jean Lorrain est un esprit d'une surprenante timidité, et il est tout d'abord et avant nous, et plus que n'importe qui d'entre nous, dupe de lui-même et de chaque snobisme ambiant ; j'entends de chaque snobisme excessif, forcé, rastaquouère, grossier, et qui est tout justement le contraire de l'élégance et de la distinction des moeurs françaises …
On trouve une dédicace au début de son ouvrage. Et cette dédicace, pareillement à toutes celles dont s'aggravent les livres de Lucien Descaves, tend à faire triompher la morale. Si certains écrivains consentaient à laisser la morale tranquille, nous en serions fort aises ; et enfin la morale ne peut que se compromettre à triompher avec eux et par leur entremise. Mais voici, car il importe de ne rien celer, la dédicace même de Jean Lorrain :
« A l'hypocrisie et à la lâcheté humaine, à la férocité des honnêtes gens et à l'honnêteté des parvenus, aux défenseurs patentés de la vertu, aux souteneurs mariés, à tous ceux à qui la prostitution et la morale font des rentes, aux redresseurs de torts et aux épouseurs de filles, aux escarpes enrichis et aux matrones à qui la quarantaine a refait une virginité, aux détracteurs farouches des vices dont ils ont vécu, je dédie ces pages de tristesse et de luxure, la grande luxure dont ils ignorent la détresse affreuse et l'incurable ennui, convaincu et flatté d'avance des cris indignés que soulèvera chez eux la chronique navrante d'une effroyable usure d'âme.
Aux grands hommes de mon époque j'offre ce livre de pitié. »
Je suppose que les grands hommes de notre époque n'ont que faire du livre de Jean Lorrain. Et, pour le reste, je ne comprends pas … Ce doit être de l'ironie ! Mais de pareilles préfaces m'inquiètent toujours, car elles m'indiquent comme je ne sais quelle tromperie sur la littérature donnée. En effet, si c'est la grande luxure qu'a voulu peindre Jean Lorrain, la grande luxure est chose extraordinairement écoeurante et petite. Son héros, Wladimir Norousoff [sic], — un prince et, pis encore, un prince russe, mais vous vous y attendiez — est une brute épileptique, infecté, à la suite de noces exagérées, de toutes les maladies, et, naturellement, fort ignominieux au point de vue intellectuel et moral. C'est une sorte de fou, qui devrait être enfermé depuis longtemps. Il est entouré d'aventurières et de grues et de chevaliers d'industrie. Il soufre particulièrement des entrailles et il donne des fêtes néroniennes. Heureusement, un coup d'apoplexie, lent à venir, hélas ! nous débarrasse enfin de lui. Jean Lorrain a voulu nous fournir le tableau impressionnant des dernières années de l'existence d'un individu adonné « à la grande luxure » et pourvu d'une déplorable constitution. C'est une littérature spéciale : ce n'est plus tout à fait la littérature d'aujourd'hui. J'ai lieu de croire que ce ne sera point du tout la littérature de demain.
Si encore c'était là de la grande luxure (mais, vraiment, de la grande luxure !), M. Jean Lorrain pourrait nous apprendre quelque chose et, par conséquent, nous être utile d'une certaine manière ; mais franchement tout est inventé, et M. Jean Lorrain vient trop tard depuis cinq mille ans qu'il y a des débauchés …
Jean Lorrain manque autant que possible d'imagination. Son invention littéraire est nulle. J'ajouterais qu'il n'a aucune psychologie. Mais je ne sais si une psychologie précise et cohérente est de mise en pareils sujets. En tous cas, son héros n'est rien autre qu'un mannequin. C'est un personnage tout à fait conventionnel dont se sert M. Lorrain pour grouper ou plutôt pour faire défiler, les uns après les autres, les tableaux de grande luxure, oui, de grande luxure, ma chère … Norousoff n'est ni un dévoyé, ni même un fou comme je le disais tout à l'heure ; c'est un prétexte à figuration, tout simplement. Les autres personnages n'ont pas davantage d'existence réelle. Ils sont hypothétiques, falots. L'aventurière, la comtesse Schoboleska qui exerce, on ne sait pourquoi, une immense influence sur le Norousoff, vient on ne sait d'où et, on ne sait comment, finit par se faire épouser à l'improviste par on ne sait quel lord Férédith qui n'a d'autre raison d'être que de posséder un yacht … et, pour nous, ce n'est vraiment pas suffisant. La mère de Norousoff, princesse italienne qui descend de César Borgia lui-même, et qui, la voilà bien, la suprême ironie ! la voilà bien ! — représente la vertu dans le livre … la mère de Norousoff est ridicule du commencement à la fin et on n'aperçoit pas pour quel motif l'auteur l'a faite ridicule. Bref, tous les personnages sont des fantoches : ils sont inexistants.
Et voulez-vous savoir en quoi consiste la grande luxure du fantoche principal ? Voici : posséder une villa somptueuse à Nice, avoir une fortune de 33 millions, être prince russe, apparenté au tsar, avoir été, malgré cela, chassé de Russie, être doué de toutes les sales maladies, avoir des fantaisies néroniennes, mais parfaitement ! …, recevoir les gens, assis sur une chaise percée et vêtu de fastueuses robes de chambres de toutes les nuances (il y en avait de blanches surchargées de saphirs et de rouges bossuées de rubis), aimer les bijoux comme un rasta, nourrir une tendresse équivoque pour les enfants non moins équivoques de sa maîtresse honoraire, jouer gros jeu, avoir par instants des goûts populaciers jusqu'à s'entourer de bizarres matelots, posséder un orchestre tzigane et un autre napolitain, les faire jouer tour à tour ou tous les deux à la fois, — je ne me rappelle plus — , donner des soupers dont on parle sur toute la Côte d'Azur, à l'un de ces soupers faire servir nus trois débardeurs tatoués, insulter en termes insidieusement ignobles sa maîtresse ou sa mère, tantôt l'une, tantôt l'autre, donner des tableaux vivants : scènes de Fragonard ou fêtes d'Adonis, etc., mourir, enfin, de dépit puéril et d'apoplexie … Et c'est ça, la grande luxure, le vice errant, les coins de Byzance !
Jean Lorrain porte en toutes les péripéties de ce drame honteux un étonnement toujours nouveau et que rien ne fatigue. Il ne parvient jamais à dissimuler son admiration éperdue pour les gens de ce milieu et pour les actes de ces gens. Son enthousiasme ingénu nous apparaît à nous le plus comique du monde. D'abord, Wladimir Norousoff est d'une noblesse qui en impose énormément à Jean Lorrain. Ah ! ce n'est pas un comte du pape que Norousoff ! Et vous n'avez pas l'air de savoir que son grand-père avait 40 000 serfs et qu'il est propriétaire de soixante villages !
Sa mère elle-même, toute princesse Carloni qu'elle puisse être, est littéralement « épatée » de la noblesse de son fils, pensez donc : le sang des Romanoff et celui des Borgia ! Et lorsque son fils crache le sang, ou s'abandonne à quelque pitrerie luxurieuse ou simplement grotesque, elle dit toujours : Ah ! un Norousoff faire ceci, un Norousoff faire cela, un Norousoff !!! Et Jean Lorrain en arrive à être transporté d'admiration pour l'aristocratie originelle de son personnage et il dit constamment, en roulant des yeux blancs : un Norousoff ! … Vieux reste d'innocente crédulité bourgeoise en ce descripteur de tous les raffinements de la luxure, de la grande luxure …
Dans luxure il y a luxe, dirait notre Jules Clarétie pour faciliter la transition. Dans grande luxure, il y a grand luxe. Jean Lorrain ne se lasse pas d'admirer le luxe, le faste de Norousoff. Il décrit les yachts avec amour, les bijoux avec adoration. Pour la villa, il l'admire avec une humilité délirante, surtout la piscine, car il est des admirations qui vont naturellement aux salles de bains : « La vasque hexagone s'étageait en trois marches arrondies et polies comme un torse de femme ; pesamment accroupies sur le bord, six monstrueuses grenouilles de malachite en gardaient les six angles. D'énormes topazes étrangement éclairantes animaient le vide de leurs yeux ... » Tu parles ! Et Norousoff donnait des soupers qui font encore pâmer Jean Lorrain. Figurez-vous que « les soupers de Norousoff étaient les seuls où l'on mangeât réellement du caviar de Norvège et du sterlet du Volga ; et puis chaque invité trouvait toujours un cadeau de prix sous sa serviette, porte-cigares en or étoilé de rubis, perle monstrueuse en épingle de cravate, bracelet d'opales, saphir en bague ou quelque orfèvrerie de Lalique : aucun sexe n'était oublié. » Combien y en a-t-il donc ? demanderons-nous à Jean Lorrain. Mais la suite, vous pouvez la lire dans le livre, page 139. C'est assez dégoûtant. Il est vrai que la duchesse de Bourgogne …
Si noble, si riche, Norousoff est néronien, car tous les poncifs se rencontrent dans Le Vice errant. Aimez-vous le néronisme ? Jean Lorrain en a mis partout. Mais je crois que le néronisme date. Rien n'est vieux comme ce qui est d'hier. Norousoff donnait des fêtes costumées ou plutôt dévêtues (ah ! que d'esprit !) renouvelées de celles de la décadence romaine. Le personnel des théâtres, recruté à force de roubles, fournissait les courtisanes des Palatins, les mérétrices de Suburre, les Augustans et les Centurions … Quoi encore ? « Norousoff était un empereur, en vérité, et de la Rome la plus dissolue et la plus fangeuse, avec des cruautés de petit-fils d'Auguste et une arrogance de parvenu à la Trimalcion. » Il est même tellement néronien qu'il en devient borgiesque. Il est tout à fait gai parce que, un soir, une de ses folies a fortement inquiété ses hôtes : « As-tu vu leurs gueules, comtesse ? » interroge l'héritier des Romanoff qui cependant a reçu une bonne éducation. Et la comtesse minaude : « Quel beau César Borgia vous eussiez fait, mon prince ! » Cela suffit.
Mais, parce qu'il manque d'imagination, Jean Lorrain, pour encadrer ces snobismes frénétiques de bourgeois gâté par ses lectures, use de toutes les anecdotes, de tous les incidents, de tous les faits divers qui ont traîné dans les chroniques scandaleuses de ces dernières années. Nous reconnaissons Oscar Wilde ; si nous étions mieux informés du monde « spécial » où Jean Lorrain nous conduit, nous retrouverions d'autres personnages du Vice errant. Même les épisodes sont transposés de la réalité et introduits de force dans l'histoire de Norousoff : grandeur et décadence de la tragédienne Diligente, description de tableaux vivants qu'on a vus je ne sais plus où, de fêtes d'Adonis qui semblent être des comptes rendus de ballets des Folies-Bergère … Et puis, Jean Lorrain est essentiellement livresque. Nous connaissons depuis des siècles, si nous avons quelque lecture, les variétés de grande luxure à laquelle il se pique innocemment de nous initier. Ecrivains de Rome, ou chroniqueur français, il les sait par coeur. Il donne même un pastiche du Festin de Trimalcion. Il est permis de préférer à celui de Jean Lorrain celui de Pétrone. Ni l'un ni l'autre ne sont de mon goût …
Et c'est pourquoi je dirais que Jean Lorrain est un esprit d'une extrême timidité. Il force son talent : je dois concéder qu'il lui reste cependant quelque grâce. Lorsqu'il cède à sa nature, il fait des plaisanteries sur les députés (Propos d'opium). Ou bien, il pense et il décrit avec une effroyable banalité, non privée totalement d'élégance d'ailleurs : « La présence de Lina, la fille de la maîtresse de maison, une créole de dix-huit ans, une blonde du blond roussi des épis mûrs avec la carnation chaude et savoureuse d'une belle pêche (fleurs et fruits) … peuplait les salons de la générale V. d'un essaim gazouillant d'autres jeunes filles ... » Puis « la joliesse de la fille, la beauté de la mère, un essaim choisi de jeunes et remuantes étrangères faisaient de son salon un des plus attrayants de Paris », etc.
Voilà le vrai Jean Lorrain. L'autre qui s'est fait sans discernement la victime de snobismes rudimentaires et qui, les ayant empruntés de certaines lectures et d'un certain public, s'imagine néanmoins les lui inculquer, nous retient attentifs par l'ingénuité bourgeoise qui persiste en ses peintures forcenées du Vice errant, par son admiration candide de la noblesse, la fortune et autres choses où s'attachent à l'accoutumée les admirations des gens élémentaires, et par l'application patiente, laborieuse, un peu pénible qu'il dépense pour combiner les grands tableaux répétés et monotones de la vie d'un monde qu'il connaît mal. Ou du moins s'il le connaît, il le peint mal, car il nous donne l'impression d'un monde factice et, pour tout dire, inexistant. Par conséquent, la leçon de morale qu'il prétend nous faire tirer du livre et qu'il annonce par sa dédicace, cette leçon, rien ne la justifie. La dédicace est donc inutile : le livre aussi.
Il est trop tard aujourd'hui pour démontrer que le Vice errant provient directement de tels livres de Bourget, de Prévost et de Mirbeau. Du moins, un véritable écrivain, s'il ne peut se soustraire à toutes les influences débilitantes que son époque lui impose, parvient toujours à faire une oeuvre régénératrice de la littérature. Ce n'est point le cas de Jean Lorrain. Pour prendre une comparaison poncive et surannée comme sa conception de la grande luxure, un fleuve se jette à la mer par plusieurs embouchures : les unes sont rapides, tumultueuses, profondes, élargies, imposantes ; une autre est comme un marais plus ou moins pestilentiel : l'eau stagne et croupit. Suivant le grand courant littéraire de notre temps, Jean Lorrain a pris la mauvaise direction. Il est dans le marais. Au reste, je ne sache pas qu'il soit très intéressant de décrire des milieux très particuliers en les séparant du reste du monde. Un dévoyé et un malade comme Norousoff peut être digne d'attention s'il est mêlé à la vie ordinaire des hommes : nous verrons quelle action il exerce ou quelle action on exerce sur lui. Isolé, il est comme un maniaque attristant ou répugnant qu'on ne saurait considérer longuement.
Jean Ernest-Charles
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