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COURRIER DES LETTRES : Une mauvaise époque
C'est, je crois, à la fin de juin que tombait le vingt-cinquième anniversaire de la mort de Jean Lorrain et l'on a profité de l'occasion pour essayer de tirer l'auteur de Fards et poisons de la profonde obscurité qui recouvrait peu à peu son œuvre. Si l'on s'était borné à remettre en lumière les meilleurs ouvrages de Jean Lorrain, nous n'aurions que des éloges pour les admirateurs fidèles qui se sont voués à cette tâche. C'est, en effet, que des livres comme Monsieur de Bougrelon (le plus célèbre de ses romans), La Maison Philibert ou Le vice errant ont droit à quelque renommée et méritent assurément de durer, ne serait-ce que comme des documents, somme toute assez précieux, sur une époque encore proche et pourtant si lointaine.
Je ne suis pas sûr, toutefois, que ces fervents admirateurs de Lorrain rendent véritablement service à la mémoire de cet homme étrange, et parfois bien déplaisant, en grossissant hors de propos son mérite. S'ils rappelaient simplement l'attention sur un écrivain injustement discrédité ou, ce qui est plus grave, oublié, s'ils se contentaient de souligner le rare mérite de certains de ses tableaux, son habileté, en un mot ses incontestables dons d'écrivain, rien de mieux. Mais que Lorrain ait eu du talent, cela les soucie peu : il ne leur faut rien de moins que du génie et ils ne sont pas éloignés de faire de notre écrivain le plus important de la fin du siècle dernier. Alors tout est perdu, et nous nous souvenons de nous méfier.
Comme je passais le mois d'août tout près de Saint-Tropez, j'ai déniché chez un libraire un exemplaire de L'Ecole des vieilles femmes et j'ai eu la curiosité de rapprocher du spectacle que j'avais chaque jour sous les yeux la description que Jean Lorrain faisait de la « Riviera » environ 1900. Or, le témoignage de notre romancier doit être retenu, on y découvre à merveille le changements des mœurs et ce que l'air du temps apporte à nos existences.
Passé le mois d'avril, Lorrain nous montre une côte véritablement déserte. Les rares Parisiens qui y séjournent encore ne résistent à l'ardeur du climat qu'en restant enfermés chez eux de huit heures du matin à six heures du soir. Que dites-vous de ces précautions, ô jeunes gens et jeunes filles, messieurs déjà mûrs et dames mûrissantes, qui passez vos matinées et vos après-midi presque complètement dévêtus, vous qui offrez de votre peau à la morsure du soleil la plus grande superficie possible ?
Eh bien ! L'Ecole des vieilles femmes est un livre qui se lit encore avec intérêt, même avec agrément. Mais quel style, Seigneur ! Quelle langue pauvre, trébuchante et pauvre ! Lorrain ne criant pas d'écrire le plus naturellement du monde : « C'est si prenant, si émotionnant, une belle voix chaude ... » et ainsi de suite. Il parle d'un Américain qu'il nomme master Reginald Watson. Pour quoi master ? Et, plus loin, la princesse Outcharewska, qui est Anglaise de naissance, songez-y bien, nomme ce Mr Réginald Watson « sir », ce qui est sans nul doute un signe de délire, mais « sir Watson », ce qui proprement impossible.
Voilà de bien petites chicanes, me dira-t-on. Mais, d'abord, il n'y a pas, en art, de petites chicanes et, ensuite, comment juger un peintre de mœurs sinon par les traits de mœurs qu'il nous rapporte ?
Et cet exemple de Lorrain prouve encore une chose, et ici M. Paul Morand a raison, c'est qu'il écrivait à une bien mauvaise époque et qu'il ne faut pas dire trop de mal d'Anatole France qui, en ces temps fâcheux, a véritablement maintenu, comme le faisait remarquer Barrès, l'honneur de notre langue.
Gilbert Charles
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