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23 avril 1932 : Les noms des rues Convertir en PDF Version imprimable
Le Figaro

L'HEURE QUI PASSE : Les noms des rues

Les quartiers nouveaux qui occupent maintenant, autour de Paris, l'emplacement des fortifications rasées, sont, cela va sans dire, parcourus par des rues nouvelles. Ces rues, il a bien fallu les baptiser.

Certains baptêmes sont tout à fait heureux. Il faut féliciter les parrains municipaux de la rue Chassériau, de la rue Stéphane-Mallarmé, de l'avenue Paul-Adam, de la rue René-Boylesve, pour ne citer que celles-là ... Mais il y a aussi désormais, à Paris, paraît-il, un carrefour Jean-Lorrain. Etait-ce très indiqué ? Etait-ce très nécessaire ?

En donnant à une voie de la Ville le nom d'une célébrité disparue, on rend d'abord hommage à une mémoire qu'on juge digne d'être préservée de l'oubli ; mais on donne aussi, implicitement, ce disparu en exemple au passant, et (c'est le cas de le dire) à « l'homme de la rue ». Cette consécration et cette approbation publiques, ni l'œuvre de Jean Lorrain ne les exigeait, ni sa vie ne les justifiait. Les livres de Jean Lorrain, dans l'avenir, ne retiendront guère que quelques curieux professionnels, que les amateurs rétrospectifs de documents bizarres, pittoresques ou excentriques. Quoi de plus frelaté, de plus fabriqué, de plus artificiel que les livres de Jean Lorrain ? Quant à sa vie, ce fut celle d'un « fanfaron de vices ».

N'hésitons pas, dans la circonstance, à être prudents : il y a un minimum de « préjugés » auxquels il est admissible et préférable de se soumettre, lorsqu'il s'agit de décider s'il y a lieu d'honorer ou non, aux yeux de la foule, un écrivain qui n'est plus.

Certes, la vie de Paul Verlaine fut une vie atroce. Qui, toutefois, songerait à s'étonner parce qu'il y a une rue Paul-Verlaine à Paris ? C'est que la nouveauté, la beauté et le rayonnement de l'œuvre rachètent ici les misères et les faiblesses de l'homme. Le génie et le talent possèdent un pouvoir de rédemption qui atténue ou efface les tares morales. Rien de tel chez Jean Lorrain, et l'on regrette que ce carrefour nouveau, plutôt que ce nom, ne porte pas celui de quelque écrivain moins « voyant », qui attend encore, à Paris (et qui, d'ailleurs, peut l'attendre) cette petite commémoration de voirie. Entre autres Gérard de Nerval ou Maurice de Guérin, Gobineau ou Elémir Bourges, P.J. Toulet ou Paul Arène ...

D'autre part, déplorons que personne n'ait eu l'idée, au Conseil municipal, de dédier aux écrivains morts pour la France une partie de ce Paris d'après guerre, auquel, pour le sauver, ils ont donné leur vie. Charles Péguy est médiocrement honoré par une petite rue perdue, dans le quartier Montparnasse. Ne serait-ce pas éloquent, exemplaire et pieux, un « Carrefour Charles-Péguy », d'où rayonneraient les rues Paul-Drouot, Jean-Marc-Bernard, Alain-Fournier, Emile-Despax, Ernest-Psichari ? Hélas ! il faudrait citer cent noms, et, parmi ces cent noms, choisir ...

Choix qui pourrait être fait par un referendum institué par les « Ecrivains combattants », si cette association décidait de prendre cette initiative, que rien ne devrait empêcher de réussir.

Jean-Louis Vaudoyer

Dernière mise à jour : ( 04-09-2010 )
 
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