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1er avril 1895 : Paroles de Satan à M. Jean Lorrain Convertir en PDF Version imprimable
La Revue Encyclopédique

LA VIE LITTERAIRE : Paroles de Satan à M. Jean Lorrain. — Les Sensations et Souvenirs. La Petite Classe

Où M. Jean Lorrain a-t-il fait ses classes ? Le point est hors de doute : chez Satan, « le rusé doyen » de Baudelaire ! C'est là qu'il a conquis tous ses grades dans la philosophie de la perversité et dans la rhétorique de l'impression et de l'image. Sans doute qu'en lui décernant une couronne de ses plus sombres lauriers, le vieux maître dut le marquer. La griffe n'a jamais cessé d'être visible. Le bizarre génie de M. Jean Lorrain garde presque partout je ne sais quel signe fourchu.

«Va-t-en, mon fils, disait Satan en mettant M. Jean Lorrain à la porte de sa maison d'éducation. Tu feras des surprises à tes contemporains. Arrivé au temps de déclin des poètes romantiques, tu écriras des vers dans leur goût. Il y percera un sourire de moquerie ou de déception. Et de tels vers, chargés de pierreries aussi pesantes que brillantes, auront toujours cet avantage de faire comprendre aux passants comme il est assuré qu'il y a un singe caché dans l'âme des meilleurs poètes romantiques. Tu donneras au même temps des strophes d'une touche fine, pure, légère, où se joueront les simples feux des mers et du ciel, et la tristesse ardente et son inquiet désir. Tu diras les Sirènes. Tu diras Galatée. Tu diras Sapho morte

Sous les frissons nacrés d'un ciel ardent et triste ...

Et ainsi sera à la fois scandalisé et réjoui de tes chansons tout l'orphéon des nègres, tes maîtres, tes contemporains.

Puis, dans quelques journaux, tu t'aviseras de décrire avec chaleur tes rêveries d'enfant, tes souhaits de jeune homme, les premiers sentiments que t'auront donnés la vie et les vices de ton Paris. Tu chercheras des mots vaporeux et fumeux comme les nuages de ces crépuscules lointains et comme l'atmosphère de cette cité des désirs. Tu diras les ivresses de la chair, celle de la morphine et des autres poisons, mais avec le souci constant, si particulier à ta race, de préciser le goût de chaque liqueur enivrante. Ce vif souci d'être précis te mènera, mon fils, au plus complexe et au plus trouble des styles. Tu ne parleras plus que par analogies et par correspondances. Sous prétexte d'inscrire la couleur et la saveur justes d'une petite sensation, tu noueras de tes mains, tu réuniras de tes phrases les figures les plus disparates de l'univers. Les gens de cerveau sec et de vue clairvoyante demanderont ce que tu auras voulu dire. Tes disciples diront : « Il a égalé le grand Pan ! ». Et je confesse que tu auras saisi, en effet, quelques points, quelques traits, quelques heurts essentiels de ma face infinie et sombre.

Mais tu chercheras autre chose. Car ce n'est point moi ni mes désordres qu'il te faudra. Le regret, le désir (car comment l'appeler ?) d'un art plus pur et d'une plus claire pensée ne cessera point de te suivre, de te troubler dans la marche de ton orgie. Et vainement, tes compagnons (dont Maurice Barrès) te diront, inspirés par moi, que tu es un Oriental et un Asiatique, et qu'il ne te faut point voyager dans l'Attique aride, ni rêver d'art plus sobre et de style plus dépouillé : toujours un vieil instinct protestera au fond de toi, te rendant double et malheureux. Asiatique, tu paraîtras devant tous un très cruel antisémite ; et, Oriental, tu seras tout hanté des formes d'Athènes et aussi des pensées du XVIIIe siècle français ... »

Image
M. Jean LORRAIN, peint par M. de La Gandara en 1893, sur la reliure d'un exemplaire de Buveurs d'Ames (édition originale appartenant à M. Edmond de Goncourt)

Ainsi dut parler Satan à M. Jean Lorrain, prévoyant avec cette perspicacité de démon les pages de Sonyeuse, celles de Buveurs d'Ames, celles même de Sensations et Souvenirs, qui ne sont que d'hier. Ce que Satan n'a pas prévu, c'est « la femme par jour » de L'Echo de Paris, c'est la « Madame Baringhel », c'est la « Miss Enigma », c'est la « Comtesse des Audraies », c'est ce gracieux volume de La Petite Classe dont on nous donne une seconde édition. Là, plus de pied fourchu ; nulle trace de dualisme. Nul trouble et nulle confusion. Une phrase alerte et directe. Un tour pressé et des traits vifs, dont sont criblés tous les ridicules mondains. Sans doute afin de mieux tromper la vigilance de Satan et dépister les curiosités de cet ancien maître, M. Jean Lorrain avait changé son nom en celui de Raitif de la Bretonne quand il commença d'écrire ces pages souples. Celles-ci réussies, il a quitté le masque et repris son vrai nom. Ce n'est donc plus un homme double qu'il le faut appeler, mais bien un homme triple et c'est-à-dire harmonieux et revenu à la pure simplicité par un chemin d'égarements fort compliqués.

Ai-je besoin de dire, chez Jean Lorrain, que je ne songe qu'à la pureté et à la simplicité de l'art ? Les dames qui composent cette Petite Classe ne nous montrent rien de rustique non plus que de très virginal. Plume leste, cuisse légère, elles sont disposées, aux côtés de leurs paranymphes, en petits bouquets d'une grâce piquante, d'une malignité profonde, et dans l'ordre le plus habile. Littérature bien épicée, mais charmante ! Et puis, c'est froid, sec et tranché, sans « frissons » ni lyrisme. Un théâtre de mœurs et de caractères, une suite de fabliaux dialogués, de trait hâtif si l'on y tient et sentant l'improvisation, mais de goût très français. Un livre tel enfin qu'on voudrait que M. Jean Lorrain y eût apporté le même soin et la même étude patiente qu'à l'expression de ses rêves démoniaques. Je ne sais quelle perfection de sens classique me paraît bien mieux que possible : latente et prochaine, chez lui.

Charles Maurras

Dernière mise à jour : ( 04-09-2010 )
 
 
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