|
[Rappel des faits : Le 10 octobre 1903, dans une chambre de l'hôtel Régina, à Paris, Frédéric Greuling, petit escroc entretenu, fabulateur et mégalomane, assassine sa maîtresse, l'actrice Elisa Popesco, de deux balles dans la tête, puis va signaler son suicide au commissariat de police. Malgré les preuves accumulées contre lui, l'aventurier clamera son innocence tout au long du procès ; il sera condamné à dix ans de réclusion. Lors de sa comparution aux assises, Greuling, présenté par la presse comme un individu « toujours mis avec élégance » et « très infatué de sa personne », ayant « des allures efféminées » et « les doigts chargés de bagues » (Le Figaro du 16 octobre 1903), nomme Jean Lorrain au nombre de ses relations et se déclare sous l'influence de son œuvre. Quelques mois après l'affaire Adelsward, Lorrain se voit donc à nouveau implicitement accusé de corrompre ses lecteurs ; il ripostera en publiant un article intitulé « A Nice – Une visite de Frédéric Greuling » dans Le Journal du 20 octobre 1903.]
GAZETTE DES TRIBUNAUX - Cour d'assises de la Seine : Le meurtre de Mlle Popesco
[...] Il [Greuling] gagna Gênes, Turin ... Venise enfin. (Il ne voyageait plus comme marchand de cartes postales. Il se disait «éditeur d'art, fournisseur de la Cour impériale de Russie ». Parfois il se proclamait « attaché d'ambassade »). Venise le charma :
― Ah ! Venise ! a-t-il dit un jour, Venise ! Quel idéal ! Je fus enivré par son spectacle. Sous l'influence de ce fameux « poison de Venise » dont a si bien parlé Jean Lorrain, je passais mes nuits en gondole. Je faisais des vers, le gondolier chantait ... Je vivais dans l'inconscience et la joie de vivre, et je désirais mourir. Ce qui acheva de me griser, ce fut la rencontre d'une jeune femme russe qui éprouvait les mêmes sentiments d'enthousiasme que moi [...] Ma compagne de Venise ne fut pour moi qu'une compagne de poésie, nos relations furent tout esthétiques. Nous passions des nuits à lire du Barrès et du Jean Lorrain et notre amitié était toute sentimentale. Elle n'aurait pu être autre en raison de cette intense poésie qui nous enveloppait tous deux. Je ne cherchais que la poésie, le soleil, les parfums, etc. [...]
Henri Varennes (extraits du Figaro du 28 mars 1904)
_____________
[...] Greuling avait un rêve : être avocat ! Ses parents voulurent en faire un hôtelier, il refusa, les quitta, vint à Paris vendre des cartes postales, redescendit à Nice.
― Oh ! Nice, s'écrie Greuling, quand je vis cette Côte d'Azur fleurie comme un jardin, je pensai que là était le paradis, que je voulais vivre là, et je me suis laissé enivrer des mirages de la Riviera. J'ai mené la vie du baigneur désœuvré.
Quel drôle de baigneur ! Il passait son temps à lire du Jean Lorrain. Il lisait Le Vice errant, tout seul, en robe de chambre rose ou bleue, sur son lit qu'il jonchait de fleurs. Dans son enthousiasme pour l'auteur du livre, il sollicita de l'écrivain une entrevue.
― Je voulais le connaître, lui demander si ses héros existaient, parler avec lui de M. de Phocas, de M. de Bougrelon ... Il me reçut ... Je fus si étonné par son œil de vipère (Rires), ses mains orfévrées de bagues, que je ne sus pas lui dire un mot. Il dut me prendre pour un imbécile ou pour un fou. Je partis.
[...] Et Greuling nous fait sa psychologie. Oh ! il a fortement étudié son Moi. Il nous le détaille avec une irritante complaisance. Je vous passe les épithètes que se décerne ce Narcisse de la Côte d'Azur. J'ai conté hier son voyage à Venise et ses pâmoisons en gondole en compagnie d'une dame qu'il nomme « la petite dame Russe ». A Venise où il a, dit-il, « passé des nuits d'ivresse », c'est encore Jean Lorrain qui fut son auteur favori.
― Voilà, dit-il un soir à la petite dame russe, une belle nuit comme en décrit Jean Lorrain. ― Oh ! me dit-elle, vous aimez Jean Lorrain. Enfin ! Tout le monde m'en dit du mal. ― Moi, répondis-je, c'est mon ami. Et alors, comme je suis blagueur (ça, je le reconnais, je suis un fin blagueur), je lui dis qu'il écrivait ses livres sur du papier de soie rose et qu'il couchait dans des draps bleus frangés d'or (Rires).
Brusquement, « un soir d'orage », il quitta la petite Russe et les gondoles et revint à Paris. Il n'avait plus un sou. On était à la fin de septembre. Il vécut quelques jours de tapages [...] Enfin, le 6 octobre, il faisait la connaissance d'Elisa Popesco à la Comédie-Française [...]
Henri Varennes (extraits du Figaro du 29 mars 1904)
|