D’une part, il y a cet élément biographique : Paul Duval naît à Fécamp, en Seine-Maritime, le 9 août 1855 ; Jean Lorrain, quant à lui, naît à Paris, dans les années 1880, quelque 25 ans plus tard.
D’autre part, on lit, dans le PETIT ROBERT, cette définition du pseudonyme : « dénomination choisie par une personne pour masquer son identité. »
Partant de là, il convient dès à présent de noter deux faits significatifs : primo, ce n’est pas Paul Duval qui a décidé de prendre un pseudonyme et ce n’est pas lui, non plus, qui l’a choisi. Secundo, il est réellement devenu, sous ce faux nom, « l’homme aux masques » (1) avec tous les atouts, et plus encore les dangers, que cela suppose.
En 1880, Monsieur Duval, devant l’entêtement de Paul, finit par consentir que celui-ci s’installe à Paris pour y tenter une carrière littéraire. A une condition cependant : « Tu devrais changer de nom. On ne peut jamais être sûr d’avance : si tu ne réussissais pas … Nous serions seuls à le savoir » (2). Monsieur Duval était un homme prudent, peut-être moins préoccupé par la réussite ou l’échec de son fils que soucieux de préserver l’honorabilité patronymique ; sans doute se méfiait-il, non sans raison, de ce caractère « oseur » (3) qui choquait déjà la bonne société fécampoise. Quoi qu’il en soit, la prévoyance paternelle s’avéra par la suite d’une certaine utilité : seul en effet, le “masque” Jean Lorrain absorba, jusqu’à en être défiguré, les frasques de celui qui l’arborait. Quant au nom de Duval, il n’eut pas même une égratignure, à l’instar de celle qui le portait toujours et qui représentait pour Lorrain « toute sa vertu » (4), c’est-à-dire sa mère. A la fin de l’année 1890, Pauline Duval vient habiter avec son fils à Paris (le père est mort depuis 5 ans (5)) et ne le quittera plus, « sobre et discrète compagne, infiniment digne d’estime, qui rappelle, par instants à son fils, qu’il n’est point tout à fait aussi mauvais qu’il affecte de le sembler, lui reprochant aussi, doucement, son noctambulisme effréné » (6). Les témoignages le prouvent, la respectabilité de Madame Duval ne fut jamais éclaboussée par l’existence scandaleuse de celui qui « faisait tache, violemment, sur l’humanité banale » (7). On la vénérait : « Le chroniqueur recevait à sa table rue d’Auteuil ses amis et amies dans des déjeuners ou dîners inoubliables, où il prodiguait sans réserve son esprit culbuteur et drolatique d’enfant terrible, tandis que son adorable mère impassible, indulgente, le sourire aux lèvres, avec le charme et la distinction d’une grande dame du siècle de la poudre et de la philosophie aimable, était attentionnée et aux petits soins pour les amis […] invités par son cher grand gamin » (8). On l’admirait : « Quel contraste avec le fils ! Une femme adorablement simple, distinguée : fine, de beaux cheveux blancs, habillée de noir, des mains très, très blanches de religieuse cloîtrée, et l’air loin, loin, loin de la vie de Paris que synthétisait son fils ! » (9). On la plaignait aussi parfois, comme en témoigne cette anecdote : suite à une altercation en pleine rue avec Yvette Guilbert, Jean Lorrain, accompagné de sa mère, cherche à fuir devant la foule qui prend le parti de Guilbert : « Dans son recul, il bouscula une vieille femme en laquelle la chanteuse reconnut la mère de Lorrain qui la contemplait, pâle, suppliante, la figure convulsée. Alors, termine Guilbert, je pris la main de cette femme et l’embrassai, lui demandant pardon à elle de la peine que j’avais dû lui faire… » (10). En fait, beaucoup devaient se demander comment une femme aussi irréprochable avait pu engendrer un être aussi dépravé ; elle en était pourtant en partie responsable, comme on va le voir.
Paul Duval accepte donc le “port du masque obligatoire” imposé par l’autorité paternelle, mais c’est sa mère qui en définit les traits en lui donnant un nom, choisi au hasard d’un livre (selon G. Normandy) ou d’un dictionnaire (selon P.L. Gauthier). « Le premier mot qui lui tomba sous les yeux fut : “lorrain”. – Eh bien, pourquoi ne signerais-tu pas Lorrain ? C’est simple, sonore, solide … Avec un prénom simple aussi … Jean, par exemple ? C’est si “peuple” de prendre une particule … » (11). Il est vrai que le hasard obéit à d’obscures lois mais on peut s’étonner de ce pseudonyme qui ne semble pas en être un, d’une simplicité frisant la platitude et singulièrement dénué de personnalité. En fait, tout est dans la phonétique : le doux glissement des labiales du nom d’origine disparaît au profit des phonèmes claironnants du nom d’emprunt. Consciemment ou pas, Madame Duval rebaptise son fils au nom du « simple », du « sonore » et du « solide », c’est-à-dire telle qu’elle espère que sera sa future gloire littéraire, mais aussi, peut-être, tel qu’elle souhaite que devienne cet enfant chéri, hypersensible, rêveur et délicat. Jean Lorrain devint donc célèbre, bardé de cette armure, certes rudimentaire, mais robuste, façonnée par l’amour maternel ; cependant, s’il en prit le nom sans discuter, il est clair qu’il en négligea la triade qualificative. Il fut, au contraire, infiniment complexe, retentissant plutôt que sonore et d’une santé chroniquement défaillante. Quant à la primitive armure, il la peaufina, la raffina et l’alambiqua sous les fards, les teintures, les parfums et les bijoux ; il la débilita à coups de rasades d’éther et l’éreinta dans tous les cloaques. Ce faisant, s’il respecta le vœu paternel d’épargner le nom de famille, il trahit quelque peu le “Jean Lorrain” initial qui n’était autre qu’un “Paul Duval” idéalisé par la mère. Sous le masque haut en couleurs, sous l’identité fictive et factice, et malgré l’abus de sensations fortes, il est clair que Jean Lorrain n’a jamais perdu de vue Paul Duval, le vrai, l’émotif, le vulnérable Paul Duval, celui qui écrivait à 16 ans : « Avec une nature comme la mienne, il faut que j’aime. J’ai soif d’aimer et si l’ami que j’aurais pris me trompe, se joue de mon cœur, alors ce sera fini pour moi. Je suis ainsi fait qu’il faut que je sois très bon ou très mauvais, et si jamais j’étais perdu … " (12).
« Aussi peut-on tenir le glissement du nom de Duval à celui de Lorrain, pour le cheminement entre le lieu de la faiblesse originelle, de la déficience native, et, à l’opposé, le lieu supposé de la force, celle des Goths et des barbares. Le monde lorrain est une marge qui garde le nom lointain de la Lotharingie […] Lorrain était le nom désiré, celui de la virilité espérée, mais Duval est le nom regretté d’une platitude sans émotion. Pourquoi avoir migré de l’un vers l’autre, sinon pour échapper à la fatigue ? […] Il [Jean Lorrain] joue à substituer à Duval, l’être de peu de vie, Lorrain, au lourd poids de papier » (13). Mais l’écrivain n’échappera pas à la fatigue et le jeu s’avèrera mortel pour l’homme. Sous l’écrasante popularité de Jean Lorrain, personnage équivoque et provocateur, Paul Duval se débattra en vain ; en vain s’efforcera-t-il d’arracher ce masque devenu corrosif aussi pour lui-même : « A Toulon, j’ai eu beau changer d’hôtel, la triste célébrité m’a dénoncé et l’on venait m’attendre sur les bancs de la place d’Armes. Et je recevais des lettres, des lettres … Quelle folie et quelle honte ! Que de malades, que de curieux et que de fantaisies malsaines je traîne après moi ! … Au fond, tout cela m’attriste et m’oppresse un peu. Quand cesserai-je d’être pour toutes ces folles et ces fous le triste Monsieur de Phocas ? » (14) Naïvement, l’auteur croyait pouvoir échapper à sa propre légende mais on ne pratique pas impunément l’art de la mascarade ; Paul Duval fut définitivement oublié et Jean Lorrain se confondit avec les héros de ses livres, masque parmi les masques.
Peut-être que « le démon de Paul Duval se nommait Jean Lorrain et, avec lui, entraînait sa meute de visions […] » (15) ; sans pousser la comparaison jusqu’au fameux Dr JEKYLL ET Mr HYDE, il est intéressant de noter qu’après la mort de son fils, en 1906, sa mère prendra le nom de Duval-Lorrain, réconciliant enfin l’adolescent solitaire et l’homme (trop) célèbre, les deux faces – c’est-à-dire les deux âmes – de ce fils adoré, la fragile et l’inquiétante.
Le meilleur de Jean Lorrain se situe entre l’au-delà et l’en deçà du masque, là où se heurte l’invisible sous-sol et l’apparence trompeuse, l’humilité vraie et la frénétique ostentation. De Paul Duval à Jean Lorrain, « il faut lire la destinée d’un artiste qui prit en charge les affres de son temps pour tenter de les résoudre à travers le prisme de sa sensibilité » (16). C’est bien du choc de cette sensibilité convulsive avec l’angoissante fausseté du masque qu’est né Jean Lorrain.
(1) Hubert Juin, Ecrivains de l'Avant-Siècle, Seghers, 1972, p.163
(2) Cité par Georges Normandy in Jean Lorrain, Vald. Rasmussen, 1927, p.59
(3) Georges Normandy, Jean Lorrain, op.cit., p.55
(4) Ibidem, p.100
(5) Martin Duval décède le 2 février 1886.
(6) Georges Normandy, op.cit., p.121
(7) Edmond Jaloux, Perspectives et personnages, Plon, 1931
(8) Octave Uzanne, Jean Lorrain, l'artiste, l'ami, Les Amis d'Edouard n°14, 1913, pp.48 et 49
(9) Yvette Guilbert, La Chanson de ma vie, Grasset, 1995
(10) Pierre Philippe, « La "décadente" de Jean Lorrain », Le Monde du 31 juillet 1998
(11) Cité par Georges Normandy, op.cit., p.59
(12) Lettre du 17 décembre 1871 in Jean Lorrain, Lettres à ma mère, Excelsior, 1926, p.108
(13) Jean Roudaut, « Jean Lorrain, un damné de luxure » in « Les énervés de la Belle Epoque », Magazine Littéraire n°288, mai 1991, p.42
(14) Lettre de Jean Lorrain à J.F. Merlet, datée de « Nice, 26 octobre 1902 », citée par Thibaut d'Anthonay in Jean Lorrain, miroir de la Belle Epoque, Fayard, 2005, p.809
(15) Hubert Juin, Ecrivains de l'Avant-Siècle, Seghers, 1972, p.173
(16) Thibaut d'Anthonay, Jean Lorrain, miroir de la Belle Epoque, op.cit., p.956