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LA PLUME AU VENT : Chez M. Jean Lorrain
Cher Monsieur, j'ai lu les quelques lignes que vous m'avez consacrées dans le Phare du Littoral et serais enchanté de faire votre connaissance. Voudriez-vous, demain, vers les quatre heures venir jusque chez moi. Cordialement à vous. Jean Lorrain.
Donc, hier, à quatre heures précises, je me présentais, boulevard de l'Impératrice de Russie, chez M. Jean Lorrain. Un athlète que je crus reconnaître pour l'avoir vu jadis jongler avec des poids de cinquante kilos à la foire de Neuilly, vint m'ouvrir la porte.
― Jean vous attend, me dit-il.
En effet, Jean Lorrain, en camisole blanche, les doigts ployant sous le poids des bagues, lisait, en son boudoir fleuri de roses et d'œillets, le dernier livre de M. de Montesquiou Fezensac. Il se leva à mon approche :
― Je lis des vers, voyez-vous ... Mais asseyez-vous ... J'ai voulu vous connaître, mon cher confrère, votre petite boutade des jours derniers m'a amusée et c'est pour vous le dire que je vous ai prié de venir me serrer la main.
Dans le salon tendu de soies pâles rehaussées de fleurs d'or, sous la cornette de carmélite, souriait l'adorable profil de Mlle Liane de Pougy que semblait narguer d'en face un croquis, signé Fleury, de cette aimable poupée que fut Bob Walter jouant avec un trousseau de clefs. Sur la cheminée était un buste d'Ajax, aux pieds duquel gisait la photographie de M. Delphi-Fabrice, le charmant auteur de L'Araignée Rouge.
Nous causâmes quelque temps, M. Jean Lorrain et moi ; il me dit, de son verbe enchanteur, sa soif de beauté et de lumière ; me décrivit les paysages pittoresques de Peïra-Cava, de la Baisse de Turini, de l'Authion et du Moulinet et me parla dans son langage si pur et si châtié de ses aspirations vers cet art dont il est un des mages.
Et nous causions ainsi depuis une demi-heure, lorsqu'on frappa à la porte. L'Hercule qui m'avait conduit auprès de lui entra et murmura quelques mots à l'oreille de M. Jean Lorrain.
― Vous le connaissez ? me dit le poète, au moment où ce dernier disparaissait derrière la tenture, Delphi a certainement dû vous causer de lui, c'est Ajax, le lutteur, un homme parfait en tous points. Mais je vous demande pardon, il vient de m'apprendre qu'un ami à moi est là, qui désire m'entretenir.
Je me levai.
― J'y songe, venez donc sans façon dîner avec nous, nous causerons mieux.
J'hésitais ; M. Jean Lorrain comprit mon hésitation.
― Qu'à cela ne tienne, mon cher confrère, il y aura des dames ! ...
Henri Giraud
N.B. : Cet entretien présente la particularité d'avoir été démenti par Jean Lorrain lui-même, comme en témoigne cette lettre, datée de « Nice, 19 décembre 1903 », adressée à J.F. Merlet :
Mon cher ami,
J'ai pris connaissance, hier au soir seulement, du Phare du Littoral. Je tombe des nues. J'ignore totalement ce G... Je n'ai reçu personne à la villa depuis mardi, et pour cause. Mon cabinet de travail n'est pas encore ouvert et je n'ai jamais écrit à ce Monsieur G... Le Phare publie tout simplement un faux. Ce Nice ! Nous avons eu du nez d'y venir chercher, moi du calme, de la solitude et vous un tremplin littéraire. C'est la ville la moins faite pour nous comprendre, d'ailleurs cela n'a aucune importance.
A bientôt.
Votre
Jean Lorrain*
1903 est l'année des démêlés de Jean Lorrain avec la justice (l'affaire Jacquemin en janvier, l'attaque du testament Grasset par la famille en février, le scandale Adelsward-Fersen en novembre), ce qui ne manque pas d'alimenter la publicité faite autour de sa sulfureuse réputation. C'est bien le cas de cet article qui, sous couvert d'une pseudo invitation chez l'écrivain, se contente d'accumuler les allusions à ses frasques, à ses mauvaises fréquentations et à ses mœurs équivoques.
* Lettre citée par Thibaut d'Anthonay in Jean Lorrain, miroir de la Belle Epoque, Fayard, 2005, p. 850.
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