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L'œuvre poétique de M. Jean Lorrain
S'il n'y avait chez M. Jean Lorrain qu'un joaillier de rimes très habile ou encore un oseur, sans plus, il serait oiseux de s'attacher à une vue synthétique de son œuvre. Il y a chez lui plus, et moins. Il y a l'artiste accompli, le virtuose retors et délié : l'oseur y est, par contre, à peine indiqué ou si l'on préfère, relégué à un plan très secondaire de son économie intellectuelle. C'est à des influences déprimantes de son éducation esthétique qu'il faut attribuer cette ankylose fâcheuse à coup sûr, mais non irrémédiable. M. Lorrain est somme toute, un fort. Son tempérament et son œuvre autorisent toutes les espérances et quoique je n'aie pas l'outrecuidance de croire que ces hâtives notules soient de nature à lui rien apprendre et à lui rien faire rectifier d'une ligne qu'il croit bonne, je ne m'en estime pas moins le devoir de lui dire ici notre sentiment tout sincère. Il ne nous en voudra point de notre franchise vierge de fard : les ménagements ne sont dus qu'aux faibles.
C'est qu'il y a en effet beaucoup à attendre de M. Lorrain. Virtuose nourri à l'école des plus souples rythmeurs de ce temps, il possède autant que pas un les plus secrets arcanes de l'ardu métier. Doué en plus de cela d'un sens harmonique très sûr et très délié, il ne lui manque à peu près rien sinon quelque chose que je vais dire et qui est presque tout ! pour en faire un artiste hors pair. Ce quelque chose, c'est l'individualité, c'est un sentiment original et neuf, c'est l'indépendance d'une vision affranchies, la hardiesse d'une notation inédite. Non que M. Lorrain n'ait après les maîtres romantiques fourni sa note personnelle, mais cela n'est pas suffisant. Le poète tel que nous le concevons, le « décadent » proprement dit (M. Lorrain, il est vrai, paraît plutôt répugner qu'aspirer à cette étiquette, puérile, ― avouons-le ―, comme elles le sont toutes !) le poète moderne doit rompre une fois pour toutes et définitivement avec tout le conventionnel, avec tout le faux du Passé, romantique aussi bien que classique. La Nature et la Vie, leurs raisons et leurs phénomènes sont des thèmes plus attachants que toutes fables mythologiques. L'affre d'un cœur assailli de spleen, le spasme d'une âme torturée par la vie nous poigneront toujours davantage que le cocuage de Ménélas ou la mort de Sakonntala. Nous sommes repus jusqu'à satiété d'historiettes japonaises et scandinaves. Ce qu'il nous faut, ce que nous voulons, nous les épris de cette nature et de cette vie, c'est une poésie humaine, non individuelle : personnelle. Assez de Victor Hugo, assez de Mendès et de Richepin ! Ce que nous voulons, je vous le dis ! c'est de la vie intense et fébrile, c'est de la chair qui pantèle, c'est des nerfs vibrants comme des cordes, c'est des cœurs sonnant comme des caisses ! Assez d'hydropiques et de perclus ! Baudelaire et Verlaine sont nos dieux. Nous sommes les frères de Rimbaud !
La caractéristique dominante de l'esprit de M. J. Lorrain est une hantise despotique plus que de raison, une persistante obsession de cette bête dite énigmatique qu'est la Femme. Influence, encore ! des mêmes Romantiques. Les Romantiques ― je leur en veux ! ― nous ont vicié le cœur en nous pervertissant le jugement, en altérant la netteté de nos vues morales. Héritiers (encore qu'ils la répudiassent) de la niaise philosophie du siècle dernier, ces dadais épateurs, aussi dépourvus des documents de l'enquête personnelle que de toute méthode d'investigation, se sont fait de l'espèce féminine un concept par trop « bon jeune homme », une notion par trop ingénue. A l'aide de puérils rabâchages empruntés à tous les temps et à toutes les zones, ils ont émis un carnavalesque type de Femme, aussi véridique et humain que peut l'être un nègre d'horloge. Et ce qu'ils en ont bâti de ces femmes ! Ce qu'ils en ont multiplié des types, en les diversifiant à l'infini, au gré d'une fantaisie capricieuse et si cavalièrement négatrice de tout l'acquit documentaire de la psychologie moderne ! Ç'ont été des Eves, des Vénus, des Madeleine et puis des Marie, des Charlotte et des Dona Sol, mais, surtout, échos de chez Lemerre ! dites-nous combien de Salomé ?
Cet esprit, si puéril et si peu philosophique, M. Lorrain en est malheureusement imbu jusqu'aux fibres les plus intimes de son tempérament. Ce ne sont chez lui que figures de Femmes faussement perverses, effigies fantaisistes d'invraisemblables caractères, conventionnels à l'égal des plus pouffants guignols de Campistron ou de M. Jay. Le conventionnel, d'où qu'il procède, est, en art, détestable. Ce que nous leur reprochons, à ces néfastes romantiques, ce n'est pas surtout ce choix illégitime de figures exotiques ou antiques insolitement, c'est leur manque d'étude morale, leur défaut hélas ! absolu d'observation et de synthèse ! S'ils n'avaient cherché que des symboles dans l'antique Grèce ou dans l'Inde, il n'y aurait rien à dire : les symboles demeurent éternels et l'humanité est la même à Bedjapoor qu'à Pontoise. Tel n'est pas leur cas. Ils n'en ont le plus souvent extrait que des statues du plus noble marbre, mais inertes et froides comme lui !
Il importe pourtant d'établir que ce n'est sans la notablement remanier que M. Jean Lorrain s'est approprié la Femme romantique. Nourri surtout de traditions hellènes et bibliques, c'est selon l'esprit de ces âges qu'il en a renouvelé le type. Ce type, c'est l'Idole perverse et bestiale qui domine, en les fascinant, les théogonies primitives ; c'est la Bête avide et cruelle aux yeux froids comme des boucliers, au derme mastiqué d'onguents, à la bouche en plaie, aux crins fauves. C'est la Brute aux armures de grâces qu'on ne sait quels dieux malveillants opposent à l'homme pour son servage et sa perdition finale : c'est la Destructrice inconsciente, auxiliaire et sœur de la Mort.
Que le principe de ce mythe ne soit pas dénué de vérité, qu'il se recommande, d'ailleurs, de l'autorité de son âge et de sa consécration de maints philosophes, nous ne le contestons pas. Mais, outre que la dignité de l'artiste est de n'être pas plus dupe de ses sensations que captif de son éducation ou de son hérédité, cela n'est pas suffisant pour en faire en quelque sorte l'assise d'un système et pour y ramener, à la presque totale exclusion de tous autres objets, les spéculations de l'intellect. Il y a, j'estime, quelque chose d'abaissant dans le fermage de cette infrangible obsession. Il y a en tout cas erreur et ridicule presque dans cette impuissance d'un esprit à pénétrer une énigme qui se dérobe à lui.
Enigme ? Y a-t-il bien, d'ailleurs, énigme ? La force de la Femme n'est-elle pas plutôt faite de notre faiblesse, son impénétrabilité de notre aveuglement ? Les poètes ne sont-ils pas trop souvent, pour ne pas dire presque toujours ! dupes de l'objet qu'ils analysent ? Si l'intuition qu'ils possèdent à un si haut degré supplée parfois à l'investigation, faculté peu fréquente chez eux, leur sensibilité ne les égare-t-elle pas trop souvent ? Il faut pour toucher à la Femme une main qui ne se grise pas de contacts, un cerveau réfractaire au vertige, un cœur investi de dédain. Il faut, en somme, l'armure d'une invulnérable impassibilité, le masque de verre de l'Alchimiste maniant de la mort liquide ou gazeuse. Ce sont des expériences qu'on ne doit pas tenter trop jeune, car il faut encore, de l'alchimiste, la familiarité des poisons redoutables, et sa circonspection : faute de quoi on risque fort de ne pas venir à bout de la tâche et de se faire grand mal à la tête, ― et au cœur, Mithridate insuffisamment intoxiqué !
Certes, M. Jean Lorrain ne témoigne pas rigoureusement d'une semblable juvénilité. Telle se dégage pourtant, je crois, sa nuance intellectuelle et personnelle. Pour ce qui est de sa pratique et de l'élément technique de son talent, j'ai dit plus haut mon sentiment. Je n'ai pas crû devoir m'appesantir sur ses qualités de métier : j'ai dit, je crois, qu'à cet égard, il ne le cède à personne d'entre les plus hauts. Je lui ai reproché une sorte de timidité paralysante qui l'empêche d'être « l'oseur », l'indépendant qu'il faudrait ― et qu'il sera ! Voici déjà que son dernier livre, Les Griseries, atteste un réel effort vers plus de personnalité, quoique certaines influences y soient encore trop marquées. M. Lorrain est somme toute un des sept ou huit qui honoreront le lendemain de la présente tentative littéraire. Il y a pour lui une place à l'extrême frontière de la littérature sensationnelle. ― Qu'il la prenne : ce n'est plus l'affaire que de quelques pas, mais sans se retourner !
Maurice du Plessys
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