Entre la "diseuse fin de siècle" avide de réclame et l'écrivain qui rêvait d'une interprète à son image, se noua une amitié ponctuée de grands succès, comme Fleur de berge ou Morphinée, et éraflée de coups de griffes. Le lecture des nombreux articles de Lorrain consacrés à la chanteuse, ainsi que celle des mémoires d'Yvette Guilbert, renseigne sur les rapports, tant sur le plan humain que professionnel, qu'entretint ce tandem de caractères bien trempés.
"Jean Lorrain ! Je le revois arrivant chez moi, avenue de Villiers (où j'habitais alors) avec des roses dans une main, sa canne à l'autre et me racontant, en se tordant de rire, qu'un homme de lettres qu'il venait de rencontrer, croyant le méduser par un mot cruel, relatif à ses goûts ... spéciaux, lui avait dit : "Vous, Lorrain, vous mourrez dans la peau d'un jeune homme ..." Et Lorrain, secoué de joie, en pleurant presque, ses gros yeux, humides, maquillés comme ceux d'une femme, en étaient tout congestionnés, et il postillonnait :
— Est-ce drôle, hein ? Est-ce drôle !
— Mais aussi, lui dis-je, quelle idée de sortir ainsi bichonné, poudré, fardé, rose et mauve comme une dragée de baptême ...
— J'adore le maquillage, pourquoi les femmes et pas les hommes ? dit Lorrain en s'affalant dans un fauteuil.
[...] Ah ! Lorrain, tout fantasque et rossard que vous étiez, vous saviez être bon et charmant, et plein d'esprit, et distingué, distingué même dans vos vadrouilles, et je vous admirais, et je vous aimais bien, car votre masque avait des transparences ... Vous aviez fait un jour une chanson, inspirée de ma silhouette et jamais elle ne fut chantée, cette décadente. La musique m'en avait déplu d'abord, et vous refusiez ensuite de modifier certains couplets dont les allusions obscènes visaient ma silhouette mais semblaient aussi atteindre mon caractère. Si peu prude que je fusse je la refusai ; mais vous, cela vous faisait rire ! Ah ! pervers ami ..."
(LA CHANSON DE MA VIE)