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Extraits de "Bouquet de forces - Les énergies"
[...] Les énergies de cette fin de siècle semblent autrement admirables que les anciennes ou même les précédentes [...] Parmi la floraison mentale des derniers quinze ans, des forces guerrières se sont indiquées [Suivent les noms de ceux qui composent la "belle horde de généraux d'empire" : Mendès, Mirbeau, Bauer, Zola, Clémenceau, Maizeroy]
[...] Autre Murat, dont l'oeil cherche les chatoiements des baïonnettes en ligne sur les bataillons rayant la plaine de leur marche, JEAN LORRAIN galope de division en division, attiré par le tragique des combats sanglants ou par la belle ordonnance des brigades ; et il eût surgi en tout lieu où combattent avec la douleur les sensations de beauté [...]
Ces parfums décident au contraire la curiosité de JEAN LORRAIN. Des Goncourt il possède la myopie sagace et le style émailleur. Mais il donne infiniment plus de vie aux images que suscite sa vision d'éclaireur emporté par le galop de Paris, de fête en crime, de bouge en boudoir, de poèmes où parlent les têtes décapitées des prophètes en scènes de café-concert où s'expriment un argot apocryphe et une canaillerie artificielle plus savoureuse que la vraie. Il a démontré toutes les poupées et raclé la souillure des âmes sournoises. Du crime, du vice et du péché, il recherche le mystère, l'inexplicable, ce que Poe appela le démon de la perversité, ce qu'il y a de fantastiquement saxon sous les allures françaises des femmes de luxe.
Son éloge avisé du louche et de l'immoral, sa curiosité du criminel; sa poétique qui inspirèrent Yeldis, Un Démoniaque, donnèrent les coups suprêmes portés par le scepticisme au mensonge de la vertu immanente. Les énergies d'un talent aussi multiple ne laissèrent debout rien de ce qui avait échappé à l'assaut de la phalange.
Le sens de l'art noble, des élégances, des affinements, de la richesse et du choisi enlevèrent aux partisans de la vertu l'argument de licence et de grossièreté.
L'oeuvre de Jean Lorrain anoblit tout l'effort des autres. Il fut le porte-étendard et le héraut sonnant le triomphe.
Rien ne demeure de l'hypocrisie de la vertu dans les esprits de l'élite.
[...] Et l'on aperçoit volontiers en horde de triomphateurs, ce strict CLEMENCEAU à la tête osseuse et rasée, étreint de vêtements sur lesquels nulle main n'eut de prise ; ce ZOLA renfrogné, méditatif, furieux de la défaite de sa volonté contre l'instinct et se protégeant derrière ses grosses rides de front étroit, ses cheveux courts, sa barbe courte, son binocle ; et ce MENDES envolé dans l'assaut où tourbillonnent sa crinière blonde, sa cravate lâche en soie blanche, ses vêtements pleins de vent ; et HENRY BAUER, colossal Bacchus rose, majestueusement couronné de neige ainsi que la montagne ; et le celte MIRBEAU haussant de ses épaules le dédain de sa figure fauve à l'oeil de guerre ; et la poitrine puissante de JEAN LORRAIN, poussant le cri de l'art victorieux.
Ce sont les héros qui s'attaquèrent à la Force, à toutes les forces, ce sont les énergiques et les mâles. L'idée seule a suffi pour qu'ils allassent à l'encontre. Ils ne se confinèrent point dans la Tour d'Ivoire, ni n'usèrent de la ruse et de la diplomatie pour obtenir la misère d'une situation. Ils n'ont pas piétiné les faibles. Ils n'ont pas encensé les maîtres. Ils n'ont pas salué les Pouvoirs. Ils ont grandi en eux-mêmes, par eux-mêmes, sans autre foi que le scepticisme en la vertu, et la croyance en la bonté, et l'espoir en la seule vie.
Paul Adam
Un grand merci à Stéphane Bois qui m'a communiqué cet article.
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