Avertissement
Jean Lorrain, dans sa vie comme dans son oeuvre, ressemble à ces kaléidoscopes qui génèrent à profusion des jeux de figures et de couleurs ; il en a les miroitements et les caprices, les reflets mobiles, les multiples facettes et toute la gamme colorée, des tons les plus coruscants aux nuances les plus troubles. Il possède aussi, comme ce fascinant objet imprévisible, la vivacité de réaction et "l'esprit culbuteur et drolatique" (O. Uzanne).
Partant de là, et n'étant ni biographe, ni critique, ni exégète, j'ai choisi d'aborder Jean Lorrain de la façon la plus simple et spontanée qui soit, c'est-à-dire au gré de mes envies et suivant mes sentiments. J'ai, pour l'écrivain, une grande admiration et, pour l'homme, une profonde affection. Il est tout à fait regrettable que l'un et l'autre aient été, et soient encore, abondamment critiqués, méconnus, mal aimés. Plutôt que de le réhabiliter, je souhaite que ces articles (dont la liste s'étoffera au fur et à mesure) permettent d'approcher et de comprendre Jean Lorrain, qui fut en fait moins compromettant pour les autres que pour lui-même.
On me reprochera peut-être, non sans raison, d'accorder plus d'importance à l'homme qu'à l'écrivain. A cela, je répondrai qu'il existe, depuis la redécouverte de la littérature décadente dans les années 1980 et la réédition d'une partie (encore trop restreinte) de l'oeuvre de Jean Lorrain, d'excellents textes qui se penchent sur son écriture, étudient ses thèmes d'inspiration, analysent ses personnages. On se reportera avec profit aux préfaces, potsfaces, introductions, annexes, qui figurent dans la plupart des ouvrages de Jean Lorrain, rédigées par Hubert Juin, Michel Desbruères, Jean de Palacio, Thibaut d'Anthonay, pour n'en citer que quelques-uns.
Je voudrais souligner un dernier point : les écrits de Jean Lorrain constituent un précieux témoignage sur cette période tragicomique indûment nommée la "Belle Epoque". Mais il suffit de passer de l'autre côté du miroir pour se retrouver dans notre siècle et assister aux mêmes marasmes sociaux et intellectuels : la violence croissante, le racisme, la corruption par l'argent, le terrorisme, les scandales politiques, les MST... et, plus individuellement, la crise de l'identité, l'attrait des drogues, les déviations sexuelles, l'inquiétude face à l'avenir... C'est cela, aussi, qui fait l'actualité de Jean Lorrain. Spectateur autant qu'acteur des décadences de son temps, il apparaît comme l'incarnation du vice. Mais qu'on ne s'y trompe pas : toutes les perversions qu'on lui a attribuées ne sont en fait que les échos des nôtres.